the_crossing_posterLe cinéma chinois contemporain ne cesse de scruter les bouleversements à l’œuvre dans la société de l'Empire du milieu, aussi violents et rapides que le miracle économique qui les provoquent. L'argent y est partout, à l'écran comme à la ville. Il avilie les âmes, dégrade des millénaires de traditions et disperse les familles. Le miracle est d'autant plus éblouissant dans la ville de Shenzhen, l'une des florissantes zones économiques spéciales, vitrines d'un capitalisme chinois insolent de réussite.

Au diable Marx et Le Capital. À la suite des réformes libérales amorcées dans les années 70, Shenzhen la rurale s'est faite en un jour, ou presque. La mégapole regarde désormais dans les yeux un autre paradis capitaliste auquel elle est accolée : Hong Kong. C'est précisément entre les deux mastodontes économiques que vient se nicher le premier film de la chinoise Bai Xue, The Crossing, par l'intermédiaire de Peipei, une lycéenne de 16 ans qui vit avec sa mère à Shenzhen et se rend chaque jour au lycée à Hong-Kong. À la recherche d'argent pour financer le voyage au Japon dont elle rêve, avec sa meilleure amie Jo, elle commence à passer clandestinement des téléphones à la frontière, sous l'impulsion de Hao, le petit ami de Jo.

the_crossing_still_2L'énergie et la rêverie qui émanent du personnage de Peipei la rendent profondément attachante. Son aplomb et sa droiture également. L'argent, agité et scruté par des regards envieux la plupart du temps, investi dans la pierre ou des objets de luxe, est omniprésent dans The Crossing. Alors qu'il fait tourner les têtes, dont celle de la mère de Peipei, qui passe ses soirées à jouer au Mah-jong, et celles des contrebandiers, il est la clef d'un rêve candide pour la jeune fille et sa meilleure amie : celui de voir la neige tomber au Japon, à Noël. Pétillante, douée d'une ambition à la hauteur de ses rêves, sans cynisme, Peipei saute la frontière, pleine d'assurance.

Tiraillée entre un père travaillant à Hong-Kong, qu'elle ne fait que croiser, et sa mère vivant à Shenzhen, elle se trouve une véritable famille au sein de la bande de contrebandiers et l'on assiste à son éclosion, à mesure qu'elle prend confiance. Trop jeune, trop naïve, l'ascension de Peipei bute cependant contre une réalité qui est la mesure de tout : l'argent, encore et toujours, qui fait tomber les masques de sa « famille ».

the_crossing_stillLa double vie de Peipei se manifeste dans le contraste entre la lumière cotonneuse qui baigne l'appartement familial de Shenzhen et la nuit de Hong-Kong, fourmillante, aux éclairages plus intenses. Cet espace géographique et mental est superbement rendu à l'écran, avec quelques plans inoubliables, comme celui qui capture la préparation par Peipei et Hao d'un coup ambitieux : dans un réduit souterrain noyé par une lumière rouge, les deux passeurs dévoilent leur corps pour y scotcher des téléphones. La scène s'étire comme le désir qui rapproche Peipei et Hao, trouble, contredit par la fidélité de la jeune fille à sa meilleure amie mais aussi par son inexpérience.

Car c'est aussi à la naissance d'une femme que l'on assiste, une femme changée et raffermie par l'épreuve qu'elle vient de traverser, dans un final poétique sublime, au point que l'on soit rongé par l'envie de revoir Peipei à l'écran un jour, simplement pour prendre de ses nouvelles.

The Crossing de Bai Xue, en salles le 12 août 2020, 3L Films