Baz'art  : Des films, des livres...
25 février 2025

Entretien : Vanessa Springora pour son livre Patronyme

On passe notre mardi matin avec la formidable romancière Vanessa Springora

Après le choc du «Consentement», l'éditrice devenue écrivaine il y a quelques années se confronte dans Patronyme- voir notre chronique ici- à la mythomanie de son père absent et au nazisme de son grand-père adoré.

Nous avons pu échanger avec Vanessa Springora à l'occasion de sa venue à la librairie Vivement dimanche  début février pour une rencontre dédicace autour de ce nouveau livre. 

Longs extraits de cet échange passionnant de plus d'une heure que vous pourrez retrouver en fin d'article :

L’autrice du Consentement nous emmène dans une recherche passionnante sur le passé de son père et de son grand-père afin de découvrir l’histoire cachée derrière son patronyme.

 

Comment, selon vous,  Patronyme se situe dans votre œuvre littéraire par rapport au Consentement?

 

C’est un récit de filiation avec une dimension d’enquête que ne contenait pas Le Consentement.  Patronyme est davantage une forme de conciliation posthume, notamment avec mon père.

Le pardon est assez secondaire pour moi, mais je n’ai jamais voulu me placer dans la colère pure. Elle n’est jamais fertile, encore moins en littérature.

On peut dire que j’ai eu besoin de comprendre qui était mon père, un personnage toujours très énigmatique, dont l’absence, le côté insaisissable, les mensonges m’ont beaucoup fait souffrir…

 

Mais on peut dire aussi que vous jetez un pont entre Patronyme et le Consentement à travers les personnalités masculine toxiques...

Les figures masculines de mon père et de mon grand-père ont structuré mon enfance. Elles expliquent très probablement si on veut bien s'y pencher,  que je me sois tournée un jour vers un homme comme Matzneff.

Entre le fasciste et le pédocriminel, il y a structurellement, psychiquement, des liens très profonds : même volonté d'hégémonie, d'imposition d'un récit à l'autre, même désir de négation et d'écrasement.

On a largement cité Hannah Arendt, évoqué la «banalité du mal», les violeurs «ordinaires» ; mais dans Patronyme, je parle aussi de ces hommes ordinaires, et de ces choix qui se font malgré soi, sans réflexion propre, dans un autre contexte, politique cette fois-ci.

Chez le prédateur sexuel qu’est Gabriel Matzneff , capable d’abuser d’enfants et d’adolescents pendant des décennies, et dans une totale négation de la souffrance qu’il fait subir, au point d’en faire l’étalage dans ses livres, je vois le même déni de l’autre qu’on retrouve chez des assassins et tortionnaires nazis, incapables de voir dans les populations déportées et massacrées, les Juifs, les homosexuels, les Tsiganes, des semblables qu’on est en train d’anéantir.

À cet égard, Patronyme poursuit l’exploration de la psyché du bourreau.

 

Votre second roman nait à un moment  particulier que vous racontez au début de Patronyme.. Vous apprenez la mort de votre père quelques instants avant d'aller sur le plateau d'une grande émission littéraire

Situation rare,  mais je voudrais y ajouter un préalable important, j'ai cessé de voir mon père à l'âge adulte.

Il m'a abandonnée quand il a refait sa vie avec sa troisième femme. Je le voyais encore de temps en temps, au restaurant. Parfois, il oubliait de venir. Ce qu'il m'a légué de mieux, c'est ce nom de famille plein de secrets. Sa personnalité hors normes, ses délires de mythomane ont marqué mon enfance.

Je suis une écrivaine tardive. J'étais partie pour composer un roman historique sur une figure féminine du XVIe siècle. J'ai été rattrapée par le récit autobiographique ; terme que je préfère à celui d'autofiction, car toute l'entreprise de Patronyme consiste à me défaire de la fiction. Je me suis appuyée sur des éléments vécus, en l'occurrence tragiques.

Lorsque j'ai appris la mort de mon père, j'étais en pleine promotion de mon précédent livre, le Consentement. Je me voyais happée par un tsunami médiatique, la joie de voir ce livre porté par l'opinion publique et la libération collective de la parole. Pendant deux ans, j'ai mis toutes les affaires de mon père dans un sac.

J'ai différé le retentissement de sa mort sur moi. Cela m'est revenu en pleine figure après une invitation à Prague et les débuts de la guerre en Ukraine.

Je ne pouvais plus continuer à faire l'autruche. Ce livre, c'est comme lui construire une sépulture.

 

Vous découvrez que ce père, presque oublié depuis votre enfance, est mort dans la crasse et la solitude. Qu'avez-vous d'abord éprouvé ? Peut-on alors parler de chagrin ?

 

Il y a eu le chagrin de n'avoir pas réussi à renouer avec lui, de découvrir son état de solitude et de décrépitude absolue. Cela m'avait échappé.

Quel contre-modèle terrible que de finir sa vie comme ça, même s'il a orchestré son éloignement ! Il s'est enseveli lui-même sous ce monceau d'objets. Syndrome de Diogène.

L'état de crasse indescriptible de son appartement contredit l'image que j'avais de lui, obsédé qu'il était par l'ordre et l'hygiène.

 

Vous pourrez éprouver de la colère face aux comportements de ces hommes mais ce n'est jamais ce qui prime dans votre écriture et récits..

 

Oui, en effet.  La colère est très saine, mais  je pense que c'est pas vraiment ce que je suis de façon naturelle, disons que je suis plus réservée et posée, mais aussi tétue et tenace quand je veux quelque chose je pense  réussir à l'obtenir.

J’essaie avant tout de comprendre, par exemple la mal absolu dans Patronyme et comment mon grand-père a pu y participer, même si sa position était très banale et je pense que 90% d’entre nous aurions fait exactement la même chose. Mais il faut pour cela traquer cette dette inconsciente, et penser contre ses origines.

Dans  Patronyme, j’ai essayé d’être la moins manichéenne possible, je n’ai pas envie de porter de jugement moral sur le parcours de mon grand-père.

Il me semblait nécessaire de montrer la part de fiction et la part manquante de ce récit qui nous avait été donné, à mon père, mon oncle et moi – cette histoire d’un héros qui avait échappé à deux totalitarismes, qui avait résisté, histoire qui occultait tout une partie moins glorieuse.

 

Votre enquête aurait pu continuer longtemps. Qu’est-ce qui vous a poussé à l’interrompre ?

 

À un moment donné, il faut savoir s’arrêter, sinon on entre dans une forme de névrose. Encore aujourd’hui, alors que le livre existe, je me retiens parfois de faire des recherches.

J’ai le secret espoir que cette enquête puisse être reprise, qu’un témoin vienne me dire, « j’ai connu votre grand-père » ou « vous devriez peut-être suivre cette piste ».

Ce texte est aussi une bouteille à la mer. Mais il faut savoir passer à autre chose.

 

Merci aux éditions Grasset

Crédit  Photo Romy Alizée

Ecoutez l'intégralité de l'interview ci dessous

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