Baz'art  : Des films, des livres...
12 juillet 2026

Notre journal de bord du Festival OFF Avignon 2026 : Jours 7 et 8

La maison aux lapins : Juan Miranda redonne vie à la Mémoire volée de fille de Laura Alcoba sous la violence de la dictature argentine  – Théâtre des Lila’s

 

 

1976. Le général Jorge Rafael Videla organise un coup d’Etat (le sixième putsch militaire en Argentine depuis 1930), avec la junte des trois forces armées derrière lui. Le père de Laura vient d’être emprisonné. Sa mère milite dans la clandestinité, traquée par la junte. La petite fille connaît très tôt le Motoneros, un mouvement de résistance. Ce mouvement s’organise et trouve ses couvertures. Laura et sa mère loge au sein d’une maison peuplée de lapins. Sur le papier, elles passent quelques jours avec des amis qui ont monté une entreprise de conserves de lapin. Dans les faits, s’installe une imprimerie clandestine dans les faux murs. Laura ne doit rien dire, pas même à ses grands-parents.

 

Juan Miranda, Astrid Albiso et Caroline Gleyze s’emparent avec la compagnie El Vaïven de la trilogie autobiographique de l’autrice d’origine argentine Laura Alcoba, pour raconter la dictature argentine des années 70, des yeux d’une enfant. Une enfant qui se développe dans un contexte où l’imprévu est la norme, la peur règne et trouver une espace doit rester en elle-même. D’autant que la deuxième partie dessine l’exil en France : le fantasme de Paris finit à Mesnil-le-Roi (et ne doit pas être raconté aux copines) et la relation mère-fille peut être égratiné par la peur. Celle de voir sa maman disparaître comme d’autres de ses camarades. Si la traque impose une dissociation d’identité pour pouvoir survivre, l’installation en France va jusqu’à parentifier Laura dans le mouvement de résistance. Tout en développant une nouvelle vie faite de nouvelles amitiés (qui s’amourachent d’un certain Claude François) et de nouveaux mots.

 

La scénographie très sobre de Caroline Gleyze repose sur des effets de lumières qui renforcent l’intime. Dans ce récit dur, l’interprétation d’Astrid Albiso juste magnifique nous épate par sa délicatesse, rendant hommage et femmage aux disparu.es et survivant.es de ce chapitre noir.

 

12h30 au Théâtre des Lila’s

1h

relâche les 8, 15, 22 juillet

 

 

Merci de votre compréhension : Hilarante et attendrissante Elsa Delmas « Elsaraignée » en quête de reconnaissance dans le monde abrupt des araignées – La Manufacture

 

 

Ambiance brumeuse à la clé, notre entrée se fera plus rapidement que dans d’autres salles. En effet, une mystérieuse araignée tente de nous effrayer avec ses mandibules velues. Nous comprenons : nous sommes rentrés dans la maison hantée 2 du Parc Astérix. Elsaraigné déroule sa performance marquée par beaucoup, beaucoup d’aller-retours en squat. Bref, son spectacle est physique et elle recommencera dans une heure. Rythme à la chaîne, Elsa ne s’imaginait pas cela pour son premier boulot en sortie d’école de théâtre. Elle, qui avait interprété le personnage éponyme dans le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare.

 

Ça lui permet de faire ses heures. Mais quand elle observe tous ces araignées et ces Jason de Massacre à la tronçonneuse, si elle restait comme eux, le job de merde se muerait en vie de merde ? De là, une sensation bizarre de passer à côté de sa vie surgit, avec une once d’auto-jugement culpabilisateur. Quel bon remède pour elle que de chanter I am what I am de Gloria Gaynor. Si seulement elle pouvait communiquer cette joie aux spectacteurrices… Mais elle doit rester au sol à peur aux gens.

 

Elsa Delmas apparaît hilarante et attendrissante, notamment grâce à une écriture stand-up pour raconter ses doutes et sa trajectoire d’intermittente à travers la comparaison avec les araignées. Dans une vie précaire où les désillusions s’enchaînent, la comédienne se confronte à la volonté maladive d’être reconnue pour s’accomplir. Au cours de ce récit-chant (oui oui Elsaraigné va faire un duo avec Philippe Katerine), la mue s’opère et l’exosquelette doit tomber pour dévoiler ce qui a toujours été caché.

 

17h40 à la Manufacture / L’Intra

1h10

Relâche les 9, 16 juillet

 

 

Fantomatique : Douce escapade poétique dans les désordres psychiques - Théâtre des Lila’s

 

 

Dans une scénographie fluide faite de collants et de choux, Fantine (intrigante Anna Perrin-Thermes) s’est recluse sur une île pour ne pas disparaître au milieu du monde. Fantine ne va pas bien. Sa seule compagnie demeure son reflet dans les miroirs. Elle n’envisage plus aucune interaction sans ses fiches. Cette île n’est autre que la métaphore de son isolement suite à la dépression. Les choux sont tout pour elle, quitte à ne pas vouloir les fâcher. Seul un verre de lait peut la faire redescendre. Mais il est impossible pour elle de quitter l’île. L’anxiété sociale la prend par le cou. La métaphore se file, les miroirs se brisent comme une sensation de ne pas guérir.

 

Pourtant, Raya Pudley (lumineuse Léa Simonnet) débarque sur l’île après un accident de kayak. Raya va petit à petit altérer le bon fonctionnement de l'île, dans laquelle Fantine faisait mine d'être confortable, tandis que Fantine va ouvrir Raya a des questionnements intérieurs dont elle croyait pouvoir se passer. La Sicile ne suffira pas à aller mieux (peut être un clin d’œil à cette tendance très privilégiée et (à mon sens sommaire) de reposer l’entretien de sa santé mentale sur le départ vers le grand large). Les deux femmes se bouleversent chacune et nourrissent une belle histoire d’amitié, à la lueur du potage qu’elles arrosent.

 

Fantomatique apparaît comme un objet théâtral curieux par l’hybridation des genres et l’audace d’aborder ce que personne ne peut s’enlever quand nos santés mentales chancèlent : quand la tempête arrive, que le vide paraît proche, accepter de l’aide n’est pas un poids pour l’autre et on ne peut se soigner sans être entourée. Vive les autrices comme Victoire Gatard qui écrivent si subtilement les désordres de la tête et cet automatisme à vouloir contrôler l’incontrôlable. Merci de si bien parler de notre santé mentale à toustes avec fantaisie, douceur et quelques notes d’espièglerie ! Et bravo à Kate Johns pour les costumes sublimes.

 

 

19H30 au Théâtre des Lila’s

1h

Relâche les 8, 15, 22 juillet

 

 

Thelma, Louise et nous : Cyrielle Voguet et Anna Pabst en terres sorores, loin de la pop culture qui façonne nos désirs – Théâtre des Halles

 

 

Un air de country américaine marque les premières minutes. Cyrielle et Anna trinquent à cet air et surtout aux héroïnes de Thelma et Louise, film de Ridley Scott sorti en 1991. Une sortie qui avant fait polémique du fait d’une attribution peu commune à l’époque des rôles. Accusé de misandre et de vecteur d’haine des hommes, la plupart des spectacteurs passent côté de la liberté sororale. Cyrielle et Anna l’ont découvert ensemble après des années d’amitié, à s’écouter et parler pendant des heures. Elles décident sur un coup de tête d’entreprendre un road-trip de Lyon jusqu’à Roussillon.

 

Au cours du voyage, les similarités avec les héroïnes apparaissent par comparaison et réapparition des souvenirs personnels. Thelma est violée par un inconnu dans un bar ; Cyrielle s’est réveillée dans son lit avec un homme qu’elle avait renvoyé chez elle mais qui n’en avait rien à faire. Triste banale réalité qui fout la rage : Un viol ou une tentative de viol toutes les 2 minutes 30 selon Nous Toutes. Le collectif Bleu d’Armand propose une dissection d’un film qui dérive au gré des liens d’amitié sur comment vivre des amitiés féminines non concurrentielles qui ne seront pas mises de côté à la moindre interaction masculine (un clin d’œil aux indispensables Elles vécurent heureuses de Johanna Cincinatis et Utopies féministes sur nos écrans de Pauline le Gall). Si la dispute est inéluctable, elle est surtout le reflet d’une éducation par une pop culture qui façonne nos désirs (coucou Chloé Thibaud), même si on ressent une dépolitisation de réflexions féministes dans le cheminement d’Anna (qui tarit d’éloges les retraites de féminin sacré). Sans oublier le vlog d’un voyage et ses personnages croisées, accentuant l’aventure comme moyen d’émancipation pour les femmes (qui nous fait penser direct à Lucie Azema ou Marie Albert).

 

La dramaturgie repose en majorité sur le beau duo Cyrielle Voguet-Anna Pabst plein de malices. Si le saut dans le vide est pour Thelma et Louise, les deux jeunes fans doivent elles les suivre ? Sur ce point-ci, on aurait peut-être espéré un approfondissement de l’ouverture de fin dans un paysage où beaucoup de sujets relant aux féminismes se posent.

 

A 11H aux Théâtre des Halles

1h20

Relâche les 8, 15, 22 juillet

 

Crédits photos : 1- Compagnie El Vaïven  / 2- La Crevette-Mante / 3- Compagnie Silver Serum / 4- Julie Cherki

 

Jade SAUVANET

 

 

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