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20 juillet 2026

{FESTIVAL OFF D'AVIGNON 2026} Rencontre croisée avec Romane Bernard, drectrice du Théâtre Des Lila’s et Christine Fernandez, ex-directrice historique et co-programmatrice du Théâtre

Reculée de toustes, la place Londe fait office de parenthèse de calme en plein du milieu des parades et des courses entre deux théâtres. Ce calme, il fait ressentir une forme de sérénité créant le safe place que personnellement je n’avais pas trouvé à Avignon, que j’aime tant pendant son festival. Spectacle vivant qui nous fait ressortir encore plus vivant.es, inquièt.es et ému.es à notre départ du festival, nous acteurices du secteur artistique ou « simples » amoureux.ses du spectacle vivant. Le théâtre des Lila’s est la safe place qui panse un peu nos cœurs et ainsi, devient un lieu de repos de nos colères. Nos colères de ne pas être assez représentées (en 2024, l’observatoire de l’égalité homme/femme montrait en 2024, qu’il n’y avait que 34% de femmes qui étaient programmées dans le théâtre), de voir toujours les récits monopolisés par le male gaze et de nos luttes qui s’entrecroisent jusqu’à ce point intersectionnel : une lutte féministe pour une justice sociale, pour que la culture soit toujours un service public accessible à toustes. (Pas de réponse fustigeant un manque de neutralité, je ne l’ai jamais revendiqué parce que tout simplement, elle n’existe pas. Du moins, elle est de droite ; la même droite qui coupe les budgets culturels).

 

Enroulées dans le mistral bouillonnant de la canicule, nous avons rencontré Romane Bernard et Christine Fernandez, respectivement directrice et ex-directrice qui continue sa mission en co-programmant.

Un air de sororité souffle fort place Londe.

 

 

 

D’où vient votre passion pour le théâtre et le spectacle vivant ? Est-ce une évidence ou est-ce venu au fur et à mesure ?

 

Christine Fernandez : Je viens plutôt de la danse. Ce théâtre a été créé en hommage à Lila Nett, la chorégraphe américaine d’origine lyonnaise, qui a mené une compagnie dans laquelle j’ai dansé aussi. Le théâtre est une passion ancienne puisque mon père faisait partie d’un comité d’entreprise où j’ai découvert quand j’avais quinze ans, le Théâtre National Populaire à Villeurbanne avec Roger Planchon, Patrice Chéreau. J’avais envie de dire que j’ai une passion pour le spectacle vivant dans les théâtres et les rues.

 

Romane Bernard : C’est venu par la pratique en étant enfant. J’ai fait du théâtre et de la comédie musicale, adolescente. Un moment marquant était la captation de Phèdre mis en scène par Patrice Chéreau avec Dominique Blanc. Ce jour-là, j’ai été scotchée et j’ai cherché à retrouver cette sensation. Après, je me suis dirigée vers le théâtre d’un point de vue professionnel, par passion pour les artistes, les rencontrer. J’ai un amour véritable des lieux de théâtre. Entrer dans un théâtre, en dehors des moments de jeu, c’est une chance.

 

Il y a un théâtre qui te vient le plus en tête ?

 

Romane Bernard : J’ai travaillé pendant mes études au Méta - Centre Dramatique National Poitiers Nouvelle-Aquitaine. C’était un théâtre avec trois belles salles accompagnées par un dédale de loges et d’espaces investis pour des formes contemporaines. Me balader dans ce bâtiment me procurait beaucoup de joie. Et je suis bien sûr attachée à cette petite maison que je côtoie depuis cinq ans.

 

Pourriez-vous me raconter l’histoire de ce théâtre ? Comment tu as repris le théâtre Romane ?

 

Christine Fernandez : Quand j’ai créé ce théâtre en 2015 en hommage à Lila, je me suis entourée de collectifs du spectacle vivant. Moi je suis médecin, on faisait ça de manière artisanale jusqu’au Covid, en 2022. Le monde du Off, de la culture a fait que tout s’est professionnalisé de plus en plus, notamment la billetterie centralisée. Il y avait des exigences de services qu’on ne pouvait plus donner aux compagnies. En 2022, au pot de fin, j’ai annoncé qu’on allait arrêter parce que j’allais avoir 70 ans, le collectif était vieillissant.

A l’époque, ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. François (Nouel), à la tête de Passage Production, s’est dit : pourquoi ne pas reprendre la programmation d’été ; même si le lieu restait ouvert à l’année pour des résidences, des partenariats avec le centre LGBT.

Après Passage Production (cette boite de production n'est aujourd'hui plus à la tête du Théâtre), le festival devenait un trop grand marathon pour un petit lieu comme le nôtre.

En novembre 2022, j’ai recontacté Romane et François et on a décidé de donner une plus grande identité pour rendre le lieu plus viable. Ça serait un plateau dédié aux créatrices puis depuis deux ans, aux autrices.

 

RB : Dès 2024, on a resserré autour des autrices et porteuses de projet.

 

Pourquoi ce choix d’identité ?

 

RB : François, avec qui je travaillais à l’époque, me raconte que Christine lui a proposé de reprendre le théâtre. J’ai fait une blague et lui disant « okay mais on programme que des meufs ». Il a ri et deux jours après, il m’a rappelé pour me dire que ce n'était pas une mauvaise idée. On en a parlé avec Christine et ça faisait sens avec l’engagement de Christine et Lila, deux femmes. Lila était une femme lesbienne militante féministe et antimilitariste pendant la Guerre du Vietnam. On ressent une grande cohérence entre nous deux

 

CF : Lila était une femme lesbienne militante féministe et antimilitariste pendant la Guerre du Vietnam. Moi j’ai travaillé au Planning Familial. Tout avait un lien.

 

Face au backlash post- MeToo, garder votre identité ne relève pas elle d’une forme de combat ?

 

CF : Totalement, c’est une forme de résistance !

 

RB : Complètement ! Plus le monde s'obscurcit ces dernières années, plus on a envie de de garder cette identité et la clamer plus fort.

 

D’autant qu’en 2024, l’observatoire de l’égalité homme/femme montrait en 2024, qu’il n’y avait que 34% de femmes qui étaient programmées dans le théâtre. Je ne sais pas encore s’il y a eu d’autres études depuis…

 

RB : Tous les ans, il y a le rapport du Ministère de la Culture. Il y a des choses qui avancent, d'autres beaucoup moins. Le Haut Conseil à l’Égalité publie tous les ans un rapport qui est de plus en plus, effrayant sur la part des jeunes garçons qui deviennent masculinistes et de de plus en plus violents. Puis la place des femmes dans la culture est encore très fragile en réalité, il y a une majorité de femmes sur le banc des écoles artistiques, que ce soit n'importe quelle pratique artistique. On voit un très net plafond de verre quand on regarde les têtes d’affiche, les artistes les plus financés, les personnes nommées à la direction de CDN.

 

Toutes ces directives ministérielles gouvernementale pour promouvoir l'égalité dans la culture et elle ne s'applique pas dans le off puisque ce ne sont que des que des théâtres privés qui ne perçoivent pas de financement de l’État donc les inégalités persistent encore très dans le Off.

 

Aujourd’hui, surtout dans cette édition, la parité est applaudie dans la programmation du IN avec plus de metteuses en scène appelées que de metteurs en scène comme Tiphaine Raffier, Rebecca Chaillon ou Jeanne Candel. Même plus de directrices que de directeur ont été appelés dans les CDN. Mais ce mouvement ne suit pas dans le Off…

 

RB : J’ai pas de statistiques sur l’édition de cette année et je crois pas qu’il n’y en a jamais eu sur la part de textes, de metteuses…

 

CF : Ça me paraît toujours légitime notre démarche.

 

RB : Oui, on n’a pas de doutes sur sa justesse.

 

En quoi consiste votre rôle de directrice ? Comment s’organise une journée type à Avignon ?

 

RB : Je balaye la place le matin. Ensuite, on installe la terrasse, et je dis on parce qu'on a du renfort du collectif de l'âme dans la pluie. Pendant le festival, on est surtout à la billetterie pour accueillir le public, on est aux côtés des compagnies s’il y a besoin de quoi que ce soit.

(…) J’ai envie de rencontrer le public, de leur demander leur avis sur les pièces, voir la fréquentation des spectacles. On aime bien aller voir des spectacles de temps en temps mais on est très attaché.es à ce lieu.

 

La programmation reste en premier lieu le premier rôle de la directrice. C’est une programmation élaborée en duo avec Christine. On a rencontré les compagnies ensemble.

 

Comment s’organise la programmation ?

 

RB : Ça commence par un appel à projets et puis, on avait déjà reçu des candidatures en amont, puisque tous les ans, il y a des femmes qui viennent ici nous parler de leur spectacle.

 

CF : Il y a des premiers choix. Puis, il y a des choix qui fluctuent pour de multiples raisons, beaucoup de raisons financières mais aussi de dimensions de plateau. Nous, on n'a pas un grand plateau. On a rencontré des artistes en visio ; d’autres sont venus pour voir comment l’adaptation au plateau pouvait se faire ou non. Par exemple, le spectacle Libre de Cojear (programmé actuellement à la Scierie) ne s’est pas fait sur notre plateau car la compagnie en a choisi un plus adapté mais des liens se sont créés. Il y a des surprises.

 

RB : Je le vois comme un château de cartes. On commence une base et ça s’effondre. On réessaye. On a eu parfois des échanges avec des pièces qu'on adorait, et ça s'est pas fait pour des raisons surtout financières cette année, notamment avec la réforme du FONPEPS. Beaucoup de subventions étaient attendues qui n’ont jamais été versées ; sans compter la hausse des loyers d’Avignon.

Je crois fort que ce qui ne doit pas se faire, ne se fait pas. J’en suis très heureuse de cette programmation.

 

CF : J’en suis même émue parce qu’il y a des pièces qu’on voit seulement sur dossier car en construction ou sur captation. C’est une confiance réciproque. Et cette année, c’est beaucoup plus intime avec de l’imaginaire, de la poésie.

 

RB : C’est super aussi de voir la mixité des publics, de toute tranche d’âge. Sauf le jeune public. Il y a moins d’enfants.

 

Comment s’organise la préparation d’Avignon sur le long terme ? Vous commencez dès septembre ?

 

RB : On lance l'appel à projets en automne. Là, cette année, on a réussi à boucler la programmation vers février. On a mis du temps. Dès que la programmation est faite, on commence à parler toustes ensemble, compagnies, régie et toute l’équipe du théâtre. Frank Lopez, le régisseur général, prend part aux réunions pour préparer l’accueil technique des compagnie. De mon côté, je prépare toute la communication, de la charte graphique aux affiches. C'est toujours un échange avec les compagnies, de voir ce qui leur plaît, ce qui ne leur plaît pas, les modifications qu'elle voudrait. On agrandit l’équipe aussi : Clara nous a rejoint en avril dernier à la production et à la communication. Après, il peut y avoir des partenariats.

 

CF : On peut parler du partenariat avec le Local des autrices à Paris. Sa fondatrice, Sarah Pèpe, est venue nous voir trois fois, deux fois avec le même spectacle et une autre avec une création. Il y a un va-et-vient entre nos deux structures. On est allées voir La maison aux lapins et elle a accueilli une première programmation avec beaucoup de nos spectacles.

 

RB : Des spectacles avaient besoin de se roder avant Avignon et Sarah leur a ouvert leur porte avec beaucoup de joie.  

 

Sur quoi repose l’économie de ce théâtre ?

 

RB : Nous, on fonctionne en coréalisation avec les compagnies. Un choix plus si commun que ça à Avignon car qu’on considère que la location fait peser un risque trop fort sur les épaules des compagnies, qui peut devenir un gouffre financier. Cela peut aussi en décourager certaines qui ont toute leur place dans une programmation.

 

Donc, on fonctionne en co-organisation, avec un minimum garanti pour couvrir les frais de fonctionnement du théâtre et aussi, un maximum garanti pour pas que ça coûte plus cher qu'une location, en réalité, parce que sinon ça n'a plus d'intérêt de venir. Quand une compagnie fonctionne très bien, la part au théâtre est limitée pour ne pas dépasser un certain seuil.

 

Nous (Christine et Romane), on est deux structures associatives qui n’ont aucun bénéfice. Ce n’est pas viable pour le moment. L’économie est fragile pour nous mais aussi pour les compagnies. Les artistes viennent ici sans savoir s’ils vont pouvoir se verser un salaire à la fin du mois. C’est mon cas et de tous les comédien.nes au plateau.

 

D’autant plus dans le contexte de la baisse drastique du FONPEPS*… Quel regard portez-vous sur la situation du spectacle vivant ?

 

RB : Le FONPEPS est essentiel parce que c’est une aide automatique. Mais c’est pas que ça, tous les budgets de la culture ont été réduits. Ça tue la culture à petits feux et les paroles résistantes sont les premières à en pâtir dans le théâtre privé et même dans le public.

 

CF : On observe même un appel au mécénat pour les théâtres. Par exemple à Lyon, au théâtre de la Croix-Rousse, qui est un théâtre très engagé. Presque tous les théâtres font appel à Lyon à des dons au mécénat…

 

RB : La culture est un service public et on voit plus largement, que le service public est dans un état très fragilisé, ce qui affecte les populations.

 

 

*FONPEPS : Fonds National Pour l'Emploi Pérenne dans le Spectacle créé en 2016, qui favorise et assure la professionnalisation des artistes. En 2025, l'aide FONPEPS prenait encore en charge la moitié de la masse salariale des cachets du plateau artistique dans les salles de petite jauge (en dessous de 300 places), et permettait également de financer les enregistrements studio. Depuis la signature du décret par Rachida Dati le 30 décembre 2025, ces critères ont été réduits de moitié. Plus d’informations vers cette pétition

 

 

Cela amène à des ajustements en termes de programmation ou de création…

 

RB : Oui on le voit depuis des années. Ce n’est pas un hasard si la majorité des spectacles sont des seul.es en scène. Avoir plusieurs comédien.nes en plateau, ce n’est pas viable d’autant plus sur des petits plateaux. Je suis d’autant plus fière cette année d’avoir trois spectacles où il y a plus d’une comédienne au plateau et je les trouve toutes incroyablement courageuses. C’est une économie qui tient sur un fil. Elles ne viennent pas pour gagner des sous ou se payer mais pour être vues, souvent à perte. Il faut payer pour exister… Et cela existe dans d’autres disciplines, à moins d’être produit par d’immenses machines. Très souvent, les jeunes artistes, dans quelque discipline que ce soit, payent de leur poche pour s’exprimer. Cela ne devrait pas être le cas… Il faudrait au moins équilibrer…

 

Gardez-vous contact avec les compagnies ?

 

RB : Ça dépend lesquels, mais oui, souvent, il y a un lien qui se crée ici qui est très fort. Certains repassent spontanément nous voir. Il y en a d'autres qui viennent sans prétexte particulier, nous voir pour découvrir les spectacles de cette année.

 

Pouvez-vous parler des tables rondes organisées les jours de relâche ?

 

RB : C'était une volonté aussi de d'investir un peu cette très jolie place qui est derrière toi parce que c'est un peu un cocon dans cette folie avignonnaise. On a ici un espace de calme.

Et sur les journées de relâche, on organise des journées thématiques Avec des événements locaux, ouvertement militant et engagé sur des sujets qui nous tiennent à cœur. Chaque année, on a une journée queer parce qu’on a un partenariat avec la LanGouste à BreTelles, le centre LGBT qui est à quelques mètres de nous. La table ronde de cette année est la visibilité à questionner comme objectif car c’est vrai que les récits, les corps queer sont de plus en plus présents dans les médias et c’est génial. Mais dans le même temps, les droits reculent et connaissent un backlash saisissant. Comment comprendre ce paradoxe et qu’est-ce qu’on fait de la visibilité ? J’ai pas de réponse mais je serai à la modération. On va entendre les points de vue de l'artistes, de créateur.rices, notamment des personnes trans car ce sont eux.elles qui subissent le plus gros backlash.

 

La deuxième journée sera autour de la performance, des formes que j’ai pu étudié en master où je me suis intéressée aux formes contemporaines de représentation de la violence de genre. Les formes performatives restent un médium plus engagé au sens corporel. Ces tables rondes permettent aussi d’accueillir des formes artistiques qu’on ne peut montrer au sein du théâtre, comme de la danse mêlée à de la peinture. Je suis assez contente aussi de la programmation des jours de relâche et hâte de toutes les rencontrer.

 

Comment se passent les premiers jours du OFF ?

 

RB : Plutôt bien. On a des spectacles qui commencent déjà à bien fonctionner, d'autres qui démarrent doucement. J’ai confiance et Avignon, c’est souvent le deuxième week-end où il y a une remontée.

 

CF : Avec le temps, on fait le constat que c'est pas la qualité du spectacle, qui parfois, fait le public et on ne peut l’expliquer pourquoi ça ne prend pas. Il y aura toujours cette imprévisibilité.

 

RB : C'est à la fois excitant et, à la fin, un peu déstabilisant quand on a des spectacles auxquels nous on tient beaucoup et avec des artistes qu'on aime énormément et qu’on voit peiné.es de pas avoir beaucoup de monde dans la salle.

CF : L’arrivée de grandes salles comme la Scala au moment de la reprise des Lila’s, donne le vertige avec sa salle à 600 places ou encore même l’exportation de salles parisiennes. Ce n’est plus l’esprit du OFF (…) ça joue beaucoup dans notre envie de résister, de faire exister un lieu aussi engagé.

 

 

 

Crédits photos : 1- Jade Sauvanet / 2- Compagnie Silver Serum pour son spectacle « Fantomatique »

 

Jade SAUVANET

 

Interview réalisée le 10 juillet 2026

 

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