Arthur Rambo : Laurent Cantet, ce cinéaste qui regarde la société droit dans les yeux ....
Il est passionnant de constater à quel point tous les films de Laurent Cantet abordent presque toujours des questions politiques et sociales brûlantes, lui conférant une place centrale dans le cinéma français.
Il filme les acteurs et les actrices ensemble et élabore ainsi une dialectique extrêmement précise et sensible entre individus et groupe.
De Ressources humaines (2000) à Arthur Rambo (2021), Laurent Cantet n'a eu de cesse de regarder la société droit dans les yeux, sans jouer les moralistes et en offrant au contraire de façon réccurente, des clés de lecture pour comprendre le monde moderne dans toute sa complexité.
Dans Arthur Rambo, son dernier long métrage en salles depuis une semaine , le jeune Karim D. (Rabah Naït Oufella, la révélation de Grave et surtout d’Entre les murs où il faisait sa toute première apparition à l’écran) est à l’image d’une France qui se rêve en nation réconciliée
Une société qui se voudrait tant comme égalitaire, affectionnant les histoires d’ascension sociale, les itinéraires miraculeux de fils d’immigrés, banlieusards devenus !ertés de la nation, ou comme ici petit génie de la littérature.
Pourtant, en une fraction de seconde, cette image durement acquise se déchire quand de vieux tweets obscènes et injurieux – infamies homophobes, antisémites et misogynes… – va voler d'un coup (jolie idée de Cantet de tout fixer en deux jours, la gloire et la déchéance) en éclat ...
Pour étudier une thématique qui le passionne, à savoir la recherche ultracontemporaine de visibilité, Laurent Cantet se saisit dans Arthur Rambo d’une figure complexe puisqu'il s’inspire de la personnalité controversée de Mehdi Meklat
Chroniqueur sur France Inter, blogueur, réalisateur de documentaires et écrivain, On se souvient bien à quel point Mehdi Meklat a été cloué au pilori d'une société qui l'avait porté aux nues, à la suite de tweets racistes, antisémites, homophobes et misogynes, écrits sous le pseudonyme de Marcelin Deschamps et dévoilés en 2017.
Sa défense, assez peu convaincante était la suivante: Mehdi Meklat a expliqué à qui voulait l'entendre avoir écrit cela, entre 2011 et 2015, pour tester la liberté sur ce nouveau réseau social qu’était Twitter.
Derrière la trajectoire d’un jeune homme qui n’a pas pris la mesure des propos qu’il répandait par son avatar, le film de Laurent Cantet interroge avec grande intelligence l’impact des réseaux sociaux sur nos vies “ordinaires” et permet de questionner pleinement les élèves sur leur degré de responsabilité et de citoyenneté numérique.
Les tweets agissent comme des révélateurs, poussant l’opinion et surtout l’entourage de Karim à le juger, avec pour chacun une vérité intangible : Karim D. et son avatar numérique Arthur Rambo ne font qu’un.
Laurent Cantet s'est toujours passionné par la description des faits divers et des clivages sociaux (Ressources humaines , L'emploi du temps, Entre les murs en 2008 ; L’Atelier,) #arthurrambo s'inscrit pleinement dans cette lignée là d'un cinéma aussi engagé que déstabilisant... pic.twitter.com/5PMXfelvOS
— Baz'art (@blog_bazart) February 5, 2022
L'affichage des tweets est d'ailleurs particulièrement intéressante à analyer dans le film de Laurent Cantet.
Les premiers tweets appraissent comme des intertitres sur un fond noir, donnant une aura presque enigmatique tandis que progressivement, les messages viennent s'incruster à l'écran, presque se méler aux scènes, se parasiter aux scènes (comme dans la scène de danse, qui va sonner le glas du miroir aux alouettes pour Karim D), comme ils parasitent du reste un peu notre vie ..
Les propos de haine écrits sous son pseudonyme sont- ils vraiment le reflet de la pensée de son auteur? Laurent Cantet ne répondra jamais vraiment à cette question, laissant son anti héros à son ambiguité et ses contradictions.
Cela pose plus globalement sur les réseaux sociaux la question de la confiance que l’on peut accorder à un interlocuteur a priori inconnu qui de plus masque son identité véritable
Laurent Cantet met en scène le coin aveugle de ces mécanismes d’influence sociale notamment à travers le très interessant personnage de Farid, le frère de Karim, et cette ambition est aussi passionnante que rare .
A noter la sortie prochaine du livre "Laurent Cantet, le sens du collectif qui offre un complément idéal à la vision de Arthur Rambo.
Le livre interroge l’œuvre d’un cinéaste en quête d’utopies collectives.
"Si dans le cinéma de Laurent Cantet, il est si difficile de trouver sa place, c’est que les apparences sont souvent trompeuses. Toute la difficulté est alors de pouvoir percer à travers, de retourner l’évidence d’une image codifiée pour mettre à jour son négatif"
Composé d’un essai introductif de Marilou Duponchel et d’un entretien de Quentin Mevel avec le cinéaste, ce livre prouve une fois de plus l'excellence de la maison d'édition Playlist Society
Collection « Face B » • Essai et Entretien • Prix : 8 euros • Format : poche / 12 × 15,7 cm • Nombre de pages : 144 • Diffusion : Cedif • Distribution : Pollen
Laurent Cantet laisse certes son film et son (anti) héros à ses ambiguïtés et ses contradictions mais son #ArthurRambo, filmé en apnée permanente n' en reste pas moins une passionnante réflexion sur les réseaux sociaux, miroir aux alouettes de notre époque.. pic.twitter.com/UrQK8W2jPk
— Baz'art (@blog_bazart) February 5, 2022