On en a longuement parlé la semaine passée: avec Guy, qui connait actuellement un beau succès en salles l'humoriste Alex Lutz réussit à nous faire vraiment croire à ce personnage de chanteur de variété septuagénaire avec un film aussi singulier que touchant.

Commet est-il parvenu à cette prouesse? Par un travail de longue haleine, assurément, comme il nous l'a confié lorsqu'on l'a rencontré en juin dernier sur Lyon lors du festival Première Vague du Comoedia... 

Et lors de cette interview, on peut voir qu'Alex n'avait pas encore tout à fait ôter sa panoplie de Guy pour quelques une de ses réponses..

INTERVIEW D'ALEX LUTZ, REALISATEUR DU FILM GUY

 

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  Baz'art :  Très franchement, je ne sais pas comment vous allez prendre cette remarque, mais vous m’avez épaté avec votre "Guy" : je ne vous attendais pas du tout à ce film là, en voyant votre nom à la réalisation. Autrement dit, ce "Guy "ne ressemble pas vraiment à ce que vous avez fait auparavant, et notamment à votre premier long métrage qui était quand même bien plus classique que celui-là, et dans la forme et dans son propos, non ?

Alex Lutz : Mais je la prends très bien, votre remarque,  cher ami, je l’aurais évidemment moins bien prise si vous m’avez dit que vous aviez été surpris en mal par Guy, il vaut mieux cela que le contraire, non,? et tant pis si vous me détestiez avant de voir ce film  (rires)

Et puis reconnaissons le en toute bonne foi: vous avez un peu raison, enfin pas totalement tort on va dire ( sourires) :  je ne renie pas du tout mon premier film «Le Talent de mes amis", que j'ai tourné trois ans avant: ce film  m'a vraiment donné goût à la réalisation et ouvert des portes dans ce milieu, mais en même temps, ce film, comme doit d'ailleurs le faire chaque premier essai, m’a beaucoup servi,  puisque j’ai pu en tirer des leçons de ce que je ne voulais plus faire au cinéma.

 J'ai compris notamment que, pour créer un véritable objet de cinéma, il me faudrait sortir de  cette facture classique que vous avez évidemment décelée dans mon premier essai. 

Il fallait que je trouve quelque chose qui sorte de l'ordinaire, malgré des moyens forcément limités vu qu'il me restait pas mal de choses à prouver dans ce domaine qu'est le cinéma...

Et c’est grâce notamment à ma petite  expérience au théâtre que j'ai compris m’a prouvé que les contraintes budgétaires pouvaient faire exploser l’imaginaire, et c’est grâce à mon imaginaire qu'après avoir un peu tatonné,  j’ai eu cette idée du faux documentaire, sans forcément en avoir les tenants et les aboutissants dès le départ de l'aventure, vous savez un peu comme un gosse qui ouvre une boîte de Lego sans jeter un œil à la notice.( sourire)

  Baz'art : Mais pourquoi précisemment concevoir ce projet de faux documentaire, et pourquoi également  n’avoir jamais cherché à verser dans la parodie et la caricature comme votre travail d’humoriste aurait pu le laisser penser ?

Alex Lutz: C’est avant tout une question de goût personnel,  je trouve autant hypnotique que bouleversant certains faux documentaires comme "À la recherche de Viviane Maier"  ou "This is a final stap ", qui nous racontent la vie d'artistes qui n’ont pas existé alors que pourtant tout sonne vrai.

Le portrait est, de loin l'exercice que j'ai toujours préféré faire dans mon travail, de mes one man show à Catherine et Liliane, et c’est tout naturellement que je me suis dit que  le faux documentaire me permettrait  de me sentir totalement à l'aise dans cette histoire  de ce vieux chanteur de variété  que je tenais à raconter.

Mais  en effet, dès le moment de l’écriture de premières versions du script, jamais, je n’ai  cherché à verser dans la caricature et la parodie. 

J'ai essayé de faire le plus sincèrement possible un documentaire de cinéma,  une fiction qui emprunte à tous les codes du documentaire .quelque chose qui ai vraiment l'air d'un documentaire et que chaque spectateur ait l’impression d’avoir Guy Jamet sur l’écran et  non pas Alex Lutz qui joue à être Guy Jamet et qui se moque un peu de lui…

Guy et Tom

Baz'art : Et justement pour qu’Alex Lutz, tout juste 40 ans, soit crédible en vieux chanteur de 74 ans, j’imagine qu’il y a eu un gros boulot de maquillage derrière: vous confirmez ?

Alex Lutz: :Ah oui, c’est peu de le dire, chaque matin, j’avais droit à mes 4 à 5 heures de maquillage avant de  commencer à  tourner mais  c'était indispensable d'être très rigoureux sur la qualité du maquillage et cela a été une vraie collaboration avec les maquilleurs Laetitia QUILLERY et Geoffrey FELLEY. Sincèrement pendant qu’ils me maquillaient, je pouvais bosser ou même pioncer un peu (rires), donc rien de bien contraignant, j’en conserve un excellent souvenir.

Ce qui était essentiel , c’était  de tout faire « exploser » le latex et le silicone pour ne laisser en souvenir qu'une histoire humaine et émouvante

Avec une prothèse, je sais, pour en avoir vu que certains acteurs pensent pouvoir jouer à l'économie, mais en fait, pour l’avoir expérimenté lors de ce tournage, c'est un vrai  leurre.

Comme le marionnettiste, il faut vraiment un supplément d’âme pour qu’on voie au dela du décorum, une fois qu’on a bien explosé le silicone.

 

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Baz'art : Et, outre le maquillage, pour qu’on croie totalement à ce Guy,il a fallu également lui inventer une carrière musicale…Cela a été aussi difficile de trouver une vraie fausse discographie à votre Guy Jamet ?

Alex Lutz:  Oui, bien sûr, mais là, non plus je n’ai pas été seul du tout, c’est un vrai très travail d’équipe et c’est important de profiter de la promo pour remercier tous ceux sans qui je n’aurais pu réaliser Guy.

Là, j'ai été très accompagné par Vincent Blanchard qui a créé la musique, Vincent Eden qui m'a aidé sur la voix.

L'intérêt était en effet  de trouver les timbres correspondant à chaque étape de la vi de Guy :celui des scopitones des années 60 était forcément différent de celui des albums de 70, des concerts live de 80 ou des réenregistrements de ses tubes à la fin de sa carrière.

Or, travailler sur la patine des voix était important autant que le maquillage dont je vous ai parlé avant, car en fait, elle raconte de mon personnage,  autant  si ce n’est plus que les rides.

Et ce qui était très enthousiasmant, également  c'est qu'on a travaillé les morceaux de l'album en travaillant sur la voix que Guy aurait pu avoir en 1966 puis 1970 et après, vu que c'est un personnage vieillissant et on a fait pas mal de concert .

Ce qui était important aussi pour lui donner une crédibilité artistique à mon Guy c’est qu’on trouve des mélodies et des sonorités qui collent à chacune des époques qu’il a traversé.

Un artiste populaire doit se coller aux différentes modes musicales, par exemple il m’importait qu’il ait son morceau un peu exotique, car je ne sais pas si vous l’avez remarqué mais à une époque dans les années 80, de Julien Clerc à Philippe Lavil, tout chanteur qui marchait devait avoir son titre romantique  qui ait un parfum iles ou les caraïbes et je tenais à ce que Guy il n’y coupe pas non plus (rires).

Baz'art : Outre cette crédibilité artistique, Guy est également très intéressant car il se dévoile peu à peu, il est bien plus lucide sur ce miroir aux illusions qu’est le show business et sur son parcours qu’on pourrait le penser de prime abord, non ?

Alex Lutz: Ah oui, tout à fait : Guy est conscient que notre métier est truffé de pièges et de sentiments très négatifs, comme l’envie, la frustration ou la vanité, mais avant  tout, il reste concentré sur son art

Guy dit  lui-même dans le film «   je ne sais si j'ai du talent  mais je sais que je suis un artiste ». Pour moi un artiste est quelqu'un qui s'affirme, qui est sans cesse dans le non renoncement, même si tout le monde lui dit que ce qu'il fait c’est ringard et mauvais, je trouve que c’est bien plus complexe et nuancé que cela, et je me suis toujours méfié du manichéisme et des gens qui portent des jugements comme cela

En toute modestie, j’aime à penser que Guy, c’est moi dans trente ans, un mec lucide sur son manque de génie, mais un type  qui ne renoncera jamais.

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Baz'art :
Mais pendant toute la projection du film vous vous doutez bien que la  vraie question que l’on se pose c’est de savoir si Guy existe réellement, autrement dit,  qui vous a particulièrement inspiré pour l’imaginer ?

Alex Lutz :Mais J'espère  bien qu'il existe vraiment  mon Guy!! (rires)

Mais oui bien sur tous les spectateurs qui voient le film pensent reconnaitre un tel ou un tel, un jour on me dit: " c'est fou comme il ressemble à Michel Delpech une autre fois , on me dit " mais c'est le sosie complet d'Hervé Villard ", c’en est même fou (sourires)

Mais en fait je tenais  vraiment à ce qu’il ne soit pas l’incarnation d’un chanteur existant en particulier car plus qu’un chanteur en particulier, je  me suis inspiré d'époque, d'influences musicales, de manières de faire et de produire des disques.

Je ne voulais pas référencer mon GUY à trop de personnes parce que ça aurait fait un film à tiroirs alors qu'il fallait quelque chose de cohérent et d'acessible,  même si évidemment,  il y a un peu de Michel Delpech, une pincée de Julien Clerc, un peu de Guy Marchand voire du Franck Michael :  c’est cet échantillon de tous ces chanteurs populaires que j’ai utilisé pour créer mon Guy.

J’ai vraiment voulu, au risque de me répéter,  créer un personnage complexe, nuancé, un peu comme un personnage de roman mais en même temps, et c'est là le paradoxe du projet,  que le spectateur se dise à la fin du film :   "putain, mais ce mec existe vraiment". 

Baz'art : En cela, vous avez largement gagné votre pari car il existe bel et bien votre Guy.. Ce qui est beau et inattendu également dans votre film c’est la relation filiale entre Guy et le journaliste qui l’interroge… Une relation filiale que l’on nous donne dès le début du film mais qui (attention spoiler) ne sera jamais vraiment dévoilée…C’était important pour vous d’éviter cette grosse scène des aveux ?

Alex Lutz: Ah oui évidemment, cela n’aurait pas collé du tout à cette forme du faux reportage si on avait eu des épanchements, on aurait eu un truc style "confessions intimes "et c’était pas du tout le projet de départ ( sourires)… et  au delà de cela, j’aime beaucoup dans une relation qu’elle soit les non-dits et la pudeur.

Gauthier, le jeune journaliste que joue mon ami Tom Dingler, et qu'on ne voit jamais à l'écran, a fait la promesse à sa mère de ne pas dévoiler à quiconque ce secret et je tenais vraiment à ce qu’il  respecte sa parole…

Par ailleurs,  contre toute attente, quand même, des embryons presque physiques de filiation se fabriquent bien au-delà de la rencontre. Par exemple, Guy et Gauthier ont un peu le même humour.

Je crois à ces trucs-là, les gens que l'on reconnait par le sang ou pas, et c’est vraiment ce que j’ai essayé de dire à travers mon film au-delà du portrait d’une ancienne gloire de la chanson française, mais sans trop l'asséner non plus car vraiment je tenais à éviter d'avoir la main lourde sur ce film…

 Baz'art : On peut dire que vous avez largement réussi votre pari en tout cas car je le redis: ce Guy est une merveille et tous les spectateurs qui vont aller le voir vont vite s'en rendre compte..

Alex Lutz, : Merci jeune homme, l'entretien commençait bien mal , mais je dois dire que vous vous rattrapez en beauté ( rires)