On l'a dit il y a maintenant plusieurs mois : Marie-Flore a signé avec Braquage un des meilleurs albums de l'année, une oeuvre surpuissante qui nous a complètement happés par les émotions, un opus d’une rare authenticité et sans fioriture.

Lors de sa venue sur Lyon dans le cadre du French Connexion, le 17 novembre dernier, on a eu la chance, juste avant qu'elle ne monte sur scène,  de la rencontrer et de lui poser quelques questions sur sa tournée alors à peine commencée et sur cet album dont la puissance résonne encore fortement en nous .

Depuis la demoiselle a brillé sur scène à Paris et devrait encore faire des étincelles lors de ses prochaines dates à venir, d'où l'importance de ces réponses à nos questions... 

Interview de la chanteuse Marie Flore

pour sa tournée et son album "Braquages "

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Baz'art : Ce concert à Lyon se déroule dans un théâtre, donc un lieu très acoustique, est-ce que tu adaptes ton répertoire et ta playlist au lieu où tu chantes ou pas vraiment?

 Marie- Flore : Non, pas vraiment ...

Je ne m'adapte pas forcément à la salle, j'aurais tendance à dire c'est plus aux ingénieurs sons de s'adapter à la salle qu'à nous  de le faire en fait (sourire)...

 Tu sais,  c'est que la seconde fois seulement que je fais un spectacle d'une heure trente  avec cet album  dans cette composition-là.

 Bref, c'est encore très nouveau pour moi, donc peut être que je vais rajouter un ou deux morceaux acoustiques de plus quand je jouerais dans des salles intimes, avec un public assis, mais ce n'est pas encore clairement défini.. 

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 Baz'art : Tu suis le tracklist de l'album dans tes concerts? Je sais que l'ordre des morceaux de "Braquage" n'est pas du tout laissé au hasard, avec un vrai crescendo et un morceau comme "Presqu'ile" qui vient apporter une vraie rupture entre une face A et une Face B, est-ce que c'est pareil en live? 

Marie- Flore : Oui, je fais aussi très attention à ma set list, autant que pour la track list (sourires) ,mais néanmoins je suis dans une autre dynamique, ce n'est pas la même réflexion, je ne me verrais pas du tout chanter les morceaux dans l'ordre du disque.

Il n'y a donc pas, comme j'ai voulu le faire dans le disque de "face A "et de "face B ", mais il n'en demeure pas moins qu'on a pensé à un enchainement particulier de titres pour le live.

Que ce soit au niveau du rythme ,de l'alternance entre les morceaux plus up tempos et les titres plus mélancoliques, entre des vagues bien dynamiques et des morceaux où cela retombe un peu,  cela me semble pas mal choisi, enfin, j'espère que le public pense la même chose que nous (sourires) .. 

 

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Baz'art : « Braquage » est un disque où il est beaucoup question de rupture amoureuse. Il est notamment  question d’amour déçu (Partie remise), d’amour passionnel dévorant (Tout ou rien, Cambre) de la difficulté à s’engager, (QCC, Casse-tout) de trahison et de tromperie (Braquage, Sur la pente). J'ai cru comprendre qu'il y avait pas mal d'autobiographie la dedans. Est-ce que de te replonger dans cette histoire en les chantant en concert reste pour toi un exercice un peu douloureux, ou bien tu arrives à prendre le recul nécessaire quand tu es sur scène?

 Marie- Flore :  Tu as raison, "Braquage", c’est un album né d’une douleur. Mon écriture est très personnelle. Il y a forcément une base autobiographique dans mes chansons, mais il  y a aussi forcément une distance qui se crée sur scène.

Il m'arrive encore parfois sur scène d'être cueillie par l'émotion d'un titre, de me rappeler un peu ce que j'ai ressenti en l'écrivant, mais pour ma santé mentale et celle de mon cœur, je pense que c'est plutôt salutaire que cette distance se soit créée (sourires). 

C'est quand même un peu lourd, très mélancolique,  ce que je raconte dans mes chansons, je ne suis pas la reine de la gaudriole comme tu as du le remarquer (sourires);  donc la distance est plus que nécessaire et j'arrive à apprécier de chanter ces morceaux sans devoir me plonger dans une tristesse insubmersible! 

Baz'art :  Ton premier album " By the Dozen" était en anglais et était dans une mouvance plus folk, plus acoustique que Braquage.Si la forme a totalement changé, le fond lui reste le même, puisque tu parlais aussi d'histoire amoureuse compliquée qui se finit mal...  Pourquoi cette obsession pour les amours qui finissent mal, et d'ailleurs était-ce la même histoire que pour "Braquage", sans rentrer évidemment dans des détails trop intimes de ta vie personnelle (sourires)?

 Marie- Flore : Non, bien sûr, ce n'était pas la même histoire. "By The dozen",  je l'ai enregistré il y a six, sept ans donc depuis heureusement que je suis passé à une autre histoire quand même (sourires).

.J'avoue, l'amour est pour moi un thème primordial,  inépuisable, ma principale source d'inspiration. et celui qui fait à mon sens les plus belles chansons, que ce soient en anglais ou en français.

Mais c'est vrai que, dès que j'ai dû chanter pour moi, l'amour, ça s'est imposé comme une évidence.

Pour le moment , je ne me vois pas du tout écrire sur une autre chose que  sur ce sujet-là. Il m'arrive très rarement d'écouter des morceaux qui parlent d'autres choses, donc oui, tu as raison ça doit être une obsession mais je n'ai pas trop envie d'en guérir. (Sourires)

Baz'art : Mais n'en guéris surtout pas, chère Marie Flore, moi aussi je n'écoute que cela pratiquement (rires). 

Du coup, penses-tu que le bonheur pourrait t'inspirer également ou bien tu fais partie des indécrottables qui qui trouves que le malheur est une source créative inépuisable et unique?

 Marie Flore : Oh c'est un grand débat et je te rappelle que je monte sur scène dans quelques minutes donc c'est pas forcément l'idéal pour nous lancer la dedans (sourires)...

Disons que je  pense qu'on peut écrire sur tout si on prend conscience de sa richesse intérieure et on n'est pas que fait de tristesse uniquement, encore heureux. Est-ce qu’inconsciemment, j’entretiens une sorte de flou émotionnel dans ma vie pour pouvoir écrire ?

Je n’irai peut-être pas jusque-là dans l’analyse ! (rires). Mais c’est vrai aussi que lorsque je suis heureuse, j’ai moins de choses à dire. Personnellement, en terme d'explorations , ce sont ces sentiments intenses , qui alternent entre le chaud et le froid qui me plaisent surtout, je n'aime pas vraiment les trucs un peu tièdes ...

Ne me fais pas dire ce que je n'ai pas dit, le bonheur n'est pas forcément tiède, mais c'est sûr que pour le moment, les sentiments de plénitude que j'ai pu traverser ne m'ont pas donné envie d'écrire et composer c'est comme cela, c'est moins exaltant pour mon travail on va dire  (rires)!  Je ne vais évidemment pas jusqu'à provoquer des choses tristes juste pour pouvoir écrire un morceau, mais disons que si je vis intensément, cela va forcément se ressentir dans les morceaux que j'écris ...

Baz'art:  Et ce qui est génial, c'est que tu arrives à transcender ces thématiques abordées depuis la nuit des temps par un sens de la punchline très aiguisé et des mélodies pop et enlevées qui tranchent avec les textes sombres, tu es particulièrement douée pour faire se rencontrer ces deux extrêmes, je trouve..

 Marie- Flore : Merci beaucoup (sourires).  Tu sais, le travail de production et d'arrangements a vraiment été  une grosse aventure. J'ai travaillé avec Antoine Gaillet, OMOH et PL, qui était au beatmaking. 

Des personnes que je connaissais déjà des proches qui ont vraiment porté le truc, et c'était ultra intéressant la manière qu'on a eu de monter le disque.

J'ai commencé à pré-produire, j'amenais des trucs, ça passait et ça revenait chez moi.  On a  enregistré pendant presque une année, et un de mes souhaits  de départ était de ne pas mettre de barrière et de faire pleurer et danser en même temps si je peux dire.

 Il fallait conserver de la fragilité et de l'émotion tout en donnant envie à ceux qui écoutent de se trémousser sur l'orchestration. 

Je voulais vraiment que plusieurs titres de l'album aient ce côté entrainant, pas plombant pour un sou et l'équipe qui a travaillé avec moi pour la réalisation du disque a pris en compte cette forte exigence là que j'avais. en moi.

 

Marie-Flore en concert aux Etoiles à Paris

Baz'art :Justement, au niveau des productions on sent une vraie influence du hip hop. D'où ça te vient à la base cette street influence  ?

Marie- Flore : J'ai fait un premier EP en français en 2017 qui s'appelle "Passade digitale", qui restait assez classique et plus proche de ce que javais fait avec In the dozen.

Pour Braquage, je  me suis mise à écouter beaucoup de trucs plus modernes, comme Damso, PNL. cela a été limite une sorte d'obsession. Dans ces productions, il y a quand même très peu de choses, et pourtant ça sonne très puissant, très punchy.

Le premier titre que j'ai fait avec cette prod-là, c'est "Braquage". J'avais demandé à une équipe de s'orienter très "cloud rap" car on peut dire que j'ai eu une sorte de révélation en entendant ça.

Baz'art : Et ton sens des punchlines, il vient de quoi exactement: de tes études de droit et de ton envie initiale de faire de la politique, du fait que tu as commencé à chanter en anglais ou bien encore de ce que tu me confies sur le fait que  tu as beaucoup écouté du rap style Damso ou PNL en écrivant  Braquages?

  Ah je pense que c'est un milkshake  des trois en effet ... j'ai un peu mixé tous ces paramètres quand je me suis mis à écrire en français ...

 C'est  la première fois que j'écrivais autant en français avec "Braquages",  donc c'était important pour moi de trouver des métaphores, des images qui claquent ...  

 D'écrire en anglais pendant dix ans c'est évident que ça forge une culture du truc qui claque,  des images qui viennent en tête, du son qui rebondit, du sens de la formule, ect...

 Au départ, j'ai un vrai plaisir pour l'écriture, c'est bien cela qui m'a amené à la musique.

J'ai toujours été passionnée des langues, de littérature. J'ai commencé rapidement à écrire mes premiers textes. Je voulais mettre en musique ce que j'écrivais donc c'est pour ça que j'ai pris une guitare.

Ça a toujours été facile d'écrire, j'ai toujours aimé ça. Le texte, pour moi, c'est primordial. Du coup,  je suis très contente que pas mal de gens comme toi me parlent de cette écriture un peu singulière. 

Mais tu sais, ce qui est parfois incongru dans l'écriture, parfois tu sors des trucs avant même que ton cerveau n'ait compris ce que tu es en train de faire. 

  Baz'art : Un mot sur le titre de l'album, le fameux "Braquage" : Mis à part le fait que ça a donné du grain à moudre aux médias (un disque qui nous prend en otage, qui braque nos cœurs...), est-ce que tu as voulu insister sur le côté assez violent, pas docile de tes textes et de ta personnalité?

 Marie- Flore : En fait, "Braquée", c'est un peu comme cela que je me suis senti dans cette histoire personnelle que raconte le disque.  

Je voulais un titre assez fort pour caractériser ce sentiment-là,  et la portée émotionnelle que ce titre renvoie auquel je n'ai pas forcément pas pensé de suite, je le trouve vraiment chouette en effet...

Et tant mieux si les médias s'en donnent à cœur joie pour les titres, j'ai remarqué que c'est toujours positif pour moi, donc je prends forcément (rires)...

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Baz'art : Et est-ce que ce titre et  plus généralement la violence de tes textes, c'est également pour montrer une autre facette de la femme, qui n'est pas forcément douce, sage et docile, comme le mouvement me too peut le montrer?

Marie Flore : Bien sûr, c'est très important de s'approprier ces codes-là qui existent notamment dans le rap masculin.

Finalement, je pense que nous les filles, on est très puissantes et parfois pires que les mecs sur ce terrain là. Il n'y a pas de raison qu'on ait une image édulcorée alors que la réalité est tout autre.  On n'en peut plus de ces clichés sur le genre, tu ne crois pas?

Baz'art: Euh, si si bien sûr (rires). Et d'ailleurs, on peut dire que la pop féminine a particulièrement le vent en poupe en France depuis plusieurs années et notamment depuis Chris,Juliette Armanet, Angèle, Clara Luciani et tant d'autres. Tu penses que ces artistes t'ont aidé à t'épanouir artistiquement et à t'engouffrer dans la brêche?

 Marie- Flore : Oui forcément, j'en ai profité, je ne le cache pas.  De toutes celles que tu cites, je pense que c'est Chris qui  a le plus  bougé les codes à ce niveau  parce que c'était la première artiste depuis pas mal d'années à autant assumer ce qu'elle voulait, qui elle était, son ambition, parler du genre. 

Il y a eu une sorte de vague, que je trouve absolument géniale  mais on est encore loin du bout du chemin je trouve   Les femmes occupent assez peu le devant de la scène. Même dans les métiers techniques, dans les métiers à responsabilité...

Donc oui pour répondre à ta question, toute cette vague d'artiste féminines de ces dernières années a ouvert la voie  à moi et à d'autres, tant mieux, mais il faut quand même  plus que perséverer .

Baz'art : On l'a dit, le français n’est pas ta première langue d’écriture. Et j'ai cru comprendre que ce conseil de chanter en français ne vient pas forcément de toi. Comment s’est opéré ce glissement et est-ce que tu as élargi ton public en chantant dans ta langue natale ?

 Marie- Flore : J'ai en effet commencé  à chanter en anglais il y a maintenant plus de dix ans..

Il faut dire que j'ai toujours écouté du rock indé des années 60. J'ai beaucoup voyagé et l'anglais ça m'a toujours passionné. . Et puis je faisais du folk, donc ça s'y prêtait plus.

 Mais c'est vrai qu'on m'avait fortement  suggéré de me mettre au français après In the dozen… comme on l’a suggéré à des tas de chanteuses, je pense. (Rires).  

À cette époque, j’étais en train de finir un disque en anglais., je ne comprenais pas bien pourquoi on me demandait cela en fait  et  je m’y suis mise un peu pour leur prouver que ça n’était pas mon truc.

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 J’ai commencé à écrire une chanson qui allait devenir "Palmiers en Hiver." D’ailleurs, la première ligne, c’est « Des palmiers en hiver, qu’est-ce qu’on va bien pouvoir en faire ? ».

En fait, c’était littéralement, la question que je me posais devant cette rime, j'étais sûr que je n'allais pas aller plus loin que cela.

  "Palmiers en hiver", je l'ai fait écouter à une amie et elle m'a dit : "C'est la première fois que je comprends ce que tu racontes !". 

Je me suis alors dit qu'il y avait un truc à faire...  Finalement je me suis vite prise au jeu d'écrire plusieurs titres en français et ceux qui m'avaient conseillé ce changement ont eu raison, je l'admets !

 C'est vrai qu'il y a une compréhension  évidente à travers le français pour le public de l'hexagone et je dois dire que la connexion avec le public est dix fois plus forte que pour ma tournée avec "In the dozen ".

  Mais  pour répondre à ta question en totalité, je ne peux pas dire si j'ai élargi mon public car, très franchement ,avec " In the dozen", sans faire de fausse modestie, mon public était très confidentiel je ne peux pas dire que j'avais réussi à capter des masses de gens derrière moi, impossible pour moi de les identifier donc de leur demander si ils me suivent toujours depuis (sourires ) !!

Baz'art : Je ne suis pas d'accord pour le coup, c'est évident que tu commences à avoir un public de plus en plus nombreux et qu'il ne va cesser d'augmenter dans les années à venir!

Marie- Flore : Oh, ça je l'espère évidemment, si tu peux avoir raison cher Baz'art, ca m'irait parfaitement !!! 

Baz'art: Bien sûr que j'ai raison, tu verras cela, chère Marie Flore ! 

Marie-Flore - Presqu'île (live session)