On parle beaucoup des romans de la rentrée littéraire 2020 mais on n'oublie pas non plus ceux qui ont l'actualité en 2019.

On les a aimé en grand format, logiquement, on les retrouve en poche en cette mi -août .

Premier volet de nos coups de coeur poches de cette rentrée avec 6 grands films aussi différents que formidables les uns et les autres :

1/La  Maison, Emma Becker ( J'ai Lu; 19 août )

9782290227169

"Ce métier en appelle à la capacité des femmes à perdre leurs repères et à les retrouver tels qu'ils étaient à la même place. En somme, pouvoir baiser sans coeur et sans âme lorsqu'elles sont payées pour, mais hors du bordel, redonner en eux son pouvoir magiquen et aux mots du sexe tout leur sens, comme si aucune transaction jamais n'était venue perturber la notion de sacré."
  Pour bien écrire sur un métier, il faut le vivre de l’intérieur : ce précepte qu'on prête à  Hunter S. Thompson, l'inventeur du gonzo- journalisme  n'en finit pas de faire des émules même auprès de jeunes diplômées de lettres françaises qu'on aurait pas forcément vu sur ce terrain là.
Et pourtant, Emma Becker, après deux premiers romans sortis plutôt discrètement, a tapé un grand coup l'an passé grâce à une technique largement influencée par  gonzo-journalisme.
En effet, à 25 ans à peine, elle a décidé de partir il y a quelques années à Berlin, où, contrairement en France, les maisons closes sont autorisées, pour faire commerce de son corps  dans deux établissements différents, d'abord le Manège,  lieu sordide et peu avenant,  puis à la Maison, qui donne son titre au roman  et dont elle a ( elle l'assume totalement; on a donc envie de la croire) totalement apprécié l'experience.
Désirant tenter l'expérience de la prostitution dans un bordel allemand, et fasciné par ses personnalités hautes en couleur qu'elle a pu croiser notamment dans les romans de  Louis Calaferte, Emma Becker évite largement le coté journalistique, frontal de son investigation.
Elle parvient à faire  de son enquête immersive un objet littéraire d'une très grande beauté, enchaînant les portraits de femmes , dotée d'une vision  très romantique - qui va totalement en opposition avec le coté glauque et sordide qu'on devrait attendre d'un tel sujet .
On suppose que tous les très beaux portraits dessinés par Emma Becker s'arrangent parfois avec la réalité, mais en les découvrant,  on comprend un peu mieux la misère sexuelle des hommes et leurs grandes vulnérabilité et la féminité exacerbée de la figure de la prostituée qui en marchandant son corps, se met parfois en position de risque insensé (certaines situations décrites dans le livre font froid dans le dos) .
Cependant, celle ci se retrouve souvent avec un pouvoir énorme, celui de donner du plaisir et un peu de joie à des hommes qui en manquent cruellement ..  En explorant de fort belle manière la complexité des désirs et du rapport hommes femmes, ce roman aussi décomplexé que complexe est assurément un des grands livres de cette rentrée littéraire poche comme il l'était déjà pour les grands formats l'an passé.

 

 2/ Les frères Lehman, Stefano Massini (10/18; 13 août)

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" Tu vois Henry: ceux qui viennent en Amérique cherchent une chose que lui même ne sait pas. Nous sommes tous passés par là. Ce vieux rabbin a beau avoir les yeux qui louchent, il regarde là ou tu ne vois pas et te dit que tu seras dans cette nouvelle vie. Ecoute moi : on va lui rendre visite."

On avait assez peu parlé de ce roman à sa sortie et pourtant Stefano Massini avait  reçu  à la fois le Médecis Essai  et le Prix du meilleur livre étranger Sofitel pour cet roman qui tient en effet à la fois du récit et de essai "les Frères Lehman".

Le livre était d'ailleurs paru aux éditions Globe en grand format en France - alors qu'il était  sorti il y a quelques années en Italie,  à l'occasion du 10ème "anniversaire de la crise des subprimes."

Oeuvre d'un auteur  italien dramaturge (qui avait écrit une pièce sur l'industrie chimique), spécialiste de l'investigation, Messani nous plonge dans 800 pages d'une fresque épique qui emprunte aussi parfois les contours d'une saga à la Tolstoi, le destin de la famille Lehman  depuis l'arrivée  à New York de la première génération d'entre eux en 1844.

On en a largement pour son argent avec ce pavé bien dense de 864 pages pour décrire l'histoire des USA, au long d' une éopée familiale écxonomique et biblique.

Ici la bourse est vue comme une grande religion, les chiffres étant plus éloquents que les mots et le tout se lit frénétiquement et avec une vraie intensité tout au long d'une lecture qu'on lit d'un souffle .

3/ Dov Alfon;;Unité 8200 ( Folio, 13 août 2020)

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 «  Oriana Talmor se disait que la nuit avait été longue. Elle avait été successivement un espion au service de son pays, un officier de sécurité au service des espions de son pays, un traître présumé au intérêts de sa nation, un agent provocateur au service de Dieu sait qui, une chercheuse de vérité et une menteuse professionnelle : elle avait parcouru toutes les touches d’un bout à l’autre de la gamme. De quel côté était-elle à présent, et de quel côté était ce lieutenant-colonel au charme si traître ? Il y avait 20 millions de dollars posés entre eux. »

 Vingt-quatre heures chrono. Chasse à l’homme entre Paris et Tel Aviv avec quelques  connexions entre Macao et Washington. Chasse à l’homme dans un Paris pluvieux et gris. Un jeune hacker de l’unité 8200 (les initiés prononcent huit-deux cents) le centre névralgique de l’espionnage israélien à une permission exceptionnelle, il doit se marier en France très prochainement.

Pourquoi, dès son arrivée à l’aéroport Charles-de-Gaulle, Vladislav Yerminski doit échapper à de redoutables tueurs chinois et  comment s’évapore-t-il aussi facilement dans la capitale en  laissant, tel un petit Poucet 2.0, quelques cadavres derrière lui. Une enquête qui donne la migraine au commissaire Léger assisté fort opportunément par le colonel Abadi, un militaire Israélien arrivé par hasard dans le même avion que Yerminsky.

Depuis quand y-a-t-il des hasards et des coïncidences chez les sycophantes et maitres-chanteurs ?

Intrigue puissamment politique, jeu de poker menteur au cœur des services secrets internationaux. Dov Alfon journaliste au quotidien israélien Haaretz connait bien son sujet, a 22 ans il était officier dans l’unité 8200, le service ultra secret des renseignements généraux israéliens.

Rapide, efficace et formidablement précis et détaillé « Unité huit-deux cents » se lit  lui aussi totalement d’une traite.

4/ Après la fête, Lola Nicole (Pocket; 20 août)

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 "Mais c'est toujours trop tard. Les regrets ressemblent au sable qu'on rapporet avec soi, après la plage du mois d'août."

 "Après la fête" , premier roman de Lola Nicolle nous plonge au cœur d’une génération en quête d'un sens assez illusoire au cours d'une jolie et triste chronique mélancolique d'une jeunesse, cette fameuse génération Y, dont les rêves s'effondrent une fois confrontée à la réalité.

Antoine et Raphaëlle, jeune couple qui s'est rencontré lors de leur étude de lettres (dans une terne faculté de banlieue parisienne qui n'est jamais nommée mais que ceux comme moi qui y sont allés reconnaîtront facilement ), voit l'édifice conjugal se disloquer lorsqu'ils sont soudain confrontés à la dure réalité du marché du travail .

Cet élégant roman d'apprentissage qui ausculte la fin d'une histoire d'amour décrit puissamment le basculement du statut d'étudiant, toujours un peu dans un cocon à la dureté du monde actif, ce basculement dans le réel si difficile d'autant plus quand les différences de classe sociale s'en mêlent.

 Sans que cela soit jamais démonstratif ni pesant, le texte de Lola Nicolle montre comment une différence de classe sociale achèvera de rendre leur relation pérenne: la jeune fille d'origine plus aisée aura forcément plus de facilité pour s'en sortir que le garçon, qui vient des cités et n'a pas forcément les bonnes relations et le bon background.

"Nos anciens projets quant à eux reposaient quelque part sur le quai de la Seine, maintenant recouvert des feuilles pourrissantes de l'automne ou sous le siège d'un train en direction de V."

Lola Nicolle, qui travaille désormais dans le milieu de l'édition (chez Delcourt), raconte des situations dans lesquelles tout un chacun pourrait se reconnaître, ses premières expériences professionnelles, ses soirées étudiantes, ses vacances en amoureux, mais le fait avec une plume sensible et parfois poétique, avec des jolis allers retours entre le passé et le présent.

"Après la fête", c'est un peu "la fête est finie" d'Oreslan, le même désenchantement, la même confrontation aussi douloureuse que nécessaire à la dure réalité de la vie .Après le temps des fêtes , vient celui des défaites, c'est ce que ce très joli fragment de vie et cette douce amère peinture du passage à l’âge adulte est omniprésente nous raconte avec beaucoup de talent.

 5/ Les réfugiés, Viet Thanh N'Guyen ( 10/18; 13 août 2020)

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 "Liem ne savait pas trop si Marcus voulait parler de la trahison de son amant, des projets de son père ou de l'argent de Parrish. ce Qu'il voulait savoir c'est ce que signifiait une " image crue". Marcus se contentait de faire son thé, visiblement sans attendre de réponse ( L'autre homme)".

 En 2017 sortait en France Le Sympathisant, qui était l'oeuvre de l'auteur amérasien Viet Thanh Nguyen, auréolé du prix Pulitzer 2016. Ce roman ample et dense avait l'ambition formidable de traiter de la  guerre du Vietnam  et de porter un regard inédit  sur les vietnamiens loin d'Apocalypse Now et autre Platoon où ils étaient souvent de simples silhouettes sans incarnation.

Avant d'écrire ce roman, Viet Thanh Nguyen avait publié aux USA un recueil de nouvelles "Les Réfugiés "qui n'arrivent qu'en cette rentrée littéraire en France.et qui est animé du même esprit que son roman écrit plus tard: celui de rendre un visage et à une humanité à cette population vietnamienne liée étroitement à l'histoire des USA

Les huit nouvelles que composent "Les réfugiés " abordent des thèmes comme le déracinement, les impacts de la guerre du Vietnam, le choc culturel éprouvé dans un nouveau pays.

On apprécie particulièrement la nouvelle L'autre homme où on suit un jeune asiatique, Liem, qui a fuit Saïgon pour San Fransico et qui a beaucoup de mal à trouver ses repères.

 Mais au dela de la question de l'intégration et et de l'immigration, Viet Thanh Nguyen réussit la prouesse d'insuffler à ses nouvelles des réflexions qui toucheront un plus large public en abordant des problématiques universelles comme le cheminement intérieur et les parcours de vie que tout un chacun fait à un moment de sa vie, ou bien encore les non dits qui obstruent des relations de couple ou familiales.

Viet Thanh Nguyen possède une faculté d'évocation peu commune et une plume aussi élégante que racée qui offre un bien bel hommage à tous les déracinés qui vivent sur cette planète.

"L'anti dépresseur ne faisait que restaurer en lui un sentiment de normalité. Pourquoi se demandait Arthur avait il besoin d'une pilue pour cela?" ( Extrait de la nouvelle La greffe sans doute notre préférée )

 6/Cora dans la spirale, Vincent Message ( Points, le 20 août)

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 "Cette vie là était la vie magnifique.Cora a l'impression qu'elle est révolue pour de bon. Les entreprises qui réduisent leurs couts se soucient assez rarement des conséquences induites sur la pratique du chant lyrique. Pierre et Cora entrent dans leur vie minutée, où les gestes chaque matin sont accomplis dans le même ordre, parce que l'expérience a prouvé que cet ordre était le plus efficace."

Après avoir imaginé un monde où des extra-terrestres décident de coloniser la Terre- trame lamba de SF, dans Défaite des maitres et des professeurs ( notre critique)  Vincent Message  nous livre ainsi une plongée haletante  et éprouvante dans le monde de l'entreprise.

Le texte de Vincent Message, qui n'a jamais travaillé dans une telle société mais qui a énormément interrogé de personnes du milieu pour cimenter sa fiction,  est  très ancré dans le réel et sur les jeux de pouvoir à l'intérieur de ce monde de l'entreprise où les mots optimisation, restructuration,  délocalisation ne font que  broyer l'individu.

Dans "Cora dans la spirale", on peut voir combien la situation  que vit Cora  employée dans une société d'assurances est  à la fois banale et terrifiante .

Si la description de cette descente aux enfers qu'on imagine inéluctable est racontée d'un oeil distancié, voire clinique, on aime l'empathie du romancier pour son perssonage  principal qui tente de garder sa part d'humanité  dans un système de management qui n'en possède aucunement.

On est un peu comme en apnée devant la spirale du titre qui emporte une Cora qui n'en peut mais et qui tente en vain de se raccrocher à sa bouée familiale pour se protéger des flots professionnels qui la noient. 

Une lecture qui n'est évidemment pas un feel good movie, mais qui est assurément salutaire et essentielle pour comprendre notre société actuelle.