Second entretien en un an avec le formidable auteur compositeur Cyril Mokaiesh

Si l'état d'esprit est différent (à l'inquiétude du confinement d'avril 2020 s'est succédé l'excitation et le retour presque à la normale d'octobre 2021), Cyril, un artiste qu'on adore depuis ses débuts, conserve dans ses échanges avec nous,  toujours la même générosité et la même envie d'échanger longuement autour de ses projets et de ses disques.

Cela tombe bien: son dernier album, Dyade est remarquable et on avait cette fois ci encore  plein de choses à lui demander : 

modele interview (2)

Baz'art : Salut Cyril. On s’était parlé la première et dernière fois au début du confinement, alors que tu venais de sortir ton morceau le jour d’après ; ta première chanson post crise sanitaire que tu chantais accompagné par ton fils. Est-ce qu’on peut dire, même s'il ne figure pas sur l’album, que ce morceau a été la première pierre à l’édifice "Dyade" ?

Cyril Mokaiesh : Ah oui d’une certaine manière, on peut dire ça comme cela.

Même si au moment de ce titre, je n’avais pas encore l’idée de réaliser un album.

L’objectif à ce moment là c’était plus de créer un lien entre le public et moi.

 Je devais partir en tournée, j’ai juste fait une date au Trianon, et ensuite la tournée a été vite annulée. 

Je n’avais pas super bien vécu tout ça, donc cette première chanson m’a mis, en quelque sorte,  le pied à l’étrier.

Comme tu le fais remarquer, le fiston faisait les chœurs sur ce morceau , c’était joli et surtout,  les gens ont accueilli ce morceau avec enthousiasme et pas mal d’encouragements, et cela m’a donné envie d’en faire une autre…

Et l’autre, c’est le duo avec Alma Forrer "Après le déluge" qui est titre qui ouvre Dyade…

Oui, c’est lorsque j’ai écrit ce morceau que j’ai rapidement imaginé que la voix d’Alma Forrer pouvait bien coller.

Alma, c’est une jeune artiste que j’avais vu en concert et dont j’appréciais beaucoup le travail et la personnalité et j’ai pensé à elle pour apporter quelque chose sur le refrain, permettant d’insister sur les jours meilleurs.

Dans ce morceau, tu ne ménages pas forcément nos dirigeants…

Non en effet : il faut dire que j’ai écrit cette chanson en avril 2020 et qu’à cette période, il me semblait évident de  mettre en exergue les incohérences, approximations, et mensonges de nos dirigeants face à l’inédite pandémie qui nous amenait  à être cloitrer chez nous.

Je les interpelle, de façon finalement assez  naïve dans les couplets, mais dans les refrains, je me projette dans « l’après » et ses conséquences, en préférant, comme d’ailleurs je l'avais déjà fait, pour "les jours d’après"  regarder le versant lumineux de l’humanité.

Même, à cette époque, j’avais envie qu’on se focalise sur l’horizon plus clair qui allait advenir, comme je l’espérais très fort, tant cela me manquait.

Et ton idée d’albums de duos a commencé à prendre forme à ce moment-là

 Oui tout à fait, cela s’est fait de façon tellement naturelle et facile avec Alma que je me suis dit que ça pouvait être le début d’une nouvelle aventure, qu’il fallait juste que je trouve des idées de chansons que je pouvais partager avec des artistes que j’aimais bien.

Est donc arrivé La Rosée, avec Calogero.  Calogero, c’est quelqu’un qui a toujours eu des mots bienveillants à mon égard, on se croisait on avait quelques amis en commun mais on n’avait jamais eu l’occasion de travailler ensemble.

Calo s’est montré extrêmement ouvert, généreux : on l’a d’abord chanté en écran partagé pour les réseaux sociaux, puis nous avons enregistré le morceau ensemble en studio quelques semaines après, tellement heureux de nous retrouver avec les musiciens....

 

La track List de Dyade suit d’ailleurs cette chronologie-là : Adieu le déluge et La rosée sont les deux premiers titres de l’album et ce sont les deux seuls qui évoquent directement la crise sanitaire, alors qu’ensuite, inconsciemment ou non, tu t’ais un peu détaché de cette actualité quelque peu sinistre, non ?

Oui,  maintenant que tu me le fais remarquer, ta remarque est très pertinente (rires).

Les deux premiers titres abordent ce sujet de manière plus frontale, alors que le reste des titres le sont moins, même s’ils sont toujours imprégnés de cet isolement forcé et des autres qui me manquaient terriblement à l'époque où j'écris et compose.

On a eu le confinement mais aussi le couvre-feu; ce sont des périodes un peu difficiles pour tout le monde : personnellement j’avais trop besoin de retrouver les autres, les musiciens, les potes, et aussi les inconnus, l’imprévu.

Comme beaucoup de gens j’ai besoin de liberté notamment pour créer…

Sauf que là avec Dyade, tu prouves le contraire car l’inspiration t’est venue finalement plutôt de la contrainte...

 Oui, c’est assez paradoxal : disons que cette période m’a inspiré quelque chose: ce sentiment qu'il faille  chanter haut et fort et affirmer à quel point j’avais envie de retrouver ce qu’on nous avait enlevé pour profiter de la vie.

C’est sans doute ce paradoxe qui a fait que les choses aient pu s’enchainer assez vite finalement…

J’ai pu embrayer sur cet album, mais aussi grâce à l’Energie que me donnait chaque artiste invité qui ont joué le jeu très facilement, ça, tu ne peux pas savoir à quel point ça m’a boosté !

 Par rapport au choix des artistes, tous ceux à qui tu as pensé dès ta première liste sont présents sur le disque ou il y a eu quelques anicroches de ci de là ?

Ah,  on a sans doute un peu tâtonné à droite et à gauche mais, au final, je t’avouerai que j’ai tendance à oublier tous les chemins par lesquels je suis passé pour arriver à l’album fini...

Allez,  je t'avoue un truc : il y a juste Bernard Lavilliers que j'aurais beaucoup aimé avoir après notre duo sur La Loi du marché qui a si bien fonctionné. Ce n'était pas possible pour des questions d'agenda, mais je ne désespere pas de refaire quelque chose avec lui bientôt... 

Parfois, c’était une évidence de proposer cette chanson à tel artiste, parfois c’était plus ouvert . 

Il faut aussi dans ce genre de jeu, prendre en compte l’’artiste à qui je propose ces chansons : il est à un moment particulier de sa vie et sa carrière et il faut savoir répondre à ces attentes.

Si l’artiste est embarqué ailleurs, dans une autre énergie, la rencontre ne se fait pas mais cela n’empêchera pas qu’elle se fasse à un autre moment.

Quand la rencontre se fait, ça ressemble en quelque sorte à un petit miracle, en fait...

Dyade

C’est j’imagine, ce qui s’est passé avec Dominique A, ce titre pas si simple qui est assez miraculeux pour le coup, non? 

Ah ouais,  Dominique A, c’est vraiment la classe !

Et quand j’ai écrit ce morceau « Pas simple » qui m’est venu un soir ou je n’avais pas trop le moral, j’ai commencé à écrire ces lignes-là « Rien n’est fait pour / Tout est amour / Pas simple / De faire simple »  et le reste a découlé assez facilement

 Je me suis dit qu'il y avait là peut-être de quoi espérer un oui de sa part.

 C’est ce qui s’est passé : on a échangé quelques mails, comment tu vas,? bien et toi, et  assez vite je lui ai parlé de cette chanson pour un duo avec lui, et très vite il me dit envoie moi la chanson.

C’est vraiment la chanson qui allait décider de mon sort sur ce coup là puis on s’est retrouvé en studio pour l’enregistrer.

 J’étais assis derrière lui quand il a chanté et j’observais ses bras s’ouvrir et onduler de plus en plus, à mesure qu’il s’appropriait pleinement la chanson, quel souvenir formidable!.

Dois je en déduire que pour la plupart de ces morceaux, tu avais donc, au moment de la conception, dans un coin de la tête l’artiste à qui tu allais le proposer ?

(silence) ... C’est arrivé même si à vrai dire, il n’y a pas vraiment de recettes toutes faites .
Disons que c’est un mélange d’évidences et de découvertes.

Les évidences, c'était le cas pour Dominique et Calogero, ou encore pour Keren Ann qui a tout de suite trouvé l’arrangement et la façon de chanter ce titre, Pour le meilleur que je lui ai proposé..

Mais le confinement a été une belle opportunité de découvrir parfois l’univers d’artiste que je connaissais beaucoup moins; on avait le temps d’écouter des artistes en profondeur, de voir ce qu’ils font

Je pense à Clara Ysé une artiste que j’ai découvert dans ces circonstances....

Quand j’ai écrit ce morceau "écorché",  je n’avais pas forcément pensé à la voix d’une femme et au final je me dis que ça aurait été une erreur de le faire chanter par un homme, ça aurait trop surligné le côté « écorché « du titre, ça aurait alourdi le propos, alors que là, Clara y amène une lumière, une fragilité..

 

A propos de ces duos avec des femmes, qui sont la plupart du temps des chansons d’amour, je suis souvent épaté par ton écriture sur ces titres là. Je trouve que  tu explores différentes palettes du sentiment amoureux sans aucune mièvrerie ni clichés tu peux aborder des relations assez violentes comme dans les morceaux avec Keren Ann ou plus romantique comme les grands soirs, un sommet du romantisme que tu chantes, et même enchantes, pourrais-je dire avec Mélanie Doutey...

Merci, tu es sympa comme type (rires)...

J'aime bien ce titre les grands soirs que je chante avec Mélanie. Tu sais, c’est vraiment quelqu’un qui compte dans ma vie artistique et personnelle.

Et j’avais toujours cette envie de faire chanter une actrice, un fantasme un peu "gainsbourien" sans doute ( rires)...

Au départ, Mélanie, elle est arrivée en studio un peu dans ses petits souliers comme cela arrive pour ceux dont ce n’est pas le métier.

Elle était à la fois curieuse, pleine d’envie mais un peu intimidée et d’une pudeur énorme aussi.

En fait, c’est souvent ces sentiments là qui créent des jolis moments quand on arrive à les capturer...

 

Tu fais des morceaux tres autobiographiques qui arrivent à toucher à l'universel. Je pense à ce Honfleur que tu chantes avec ta soeur, si intime et en même temps on s'y retrouve tous facilement dedans

Oui j'ai toujours fait cela, d'écrire des textes très autobiographiques, je pense à 32 rue Buffaud dans l'album Cloture ou je parlais de mon quotidien  de père divorcé...

Là avec le confinement, je me suis retrouvé à regarder des vieilles photos dans un carton, de voir ces photos de ma soeur et moi en vacances à Honfleur,

Puis j 'ai écrit ces quelques phrases, la musique est vite venue et c'était plus que normal que Laura vienne poser sa voix dessus,

C'est quelqu'un de formidable ma soeur, c'est une personnalité du monde du théâtre très très douée, et elle avait déjà chanté avec moi notamment pendant le confinement en live..

Là je parle de Honfleur, mais tout le monde a en lui des souvenirs de vacances que ce soit en Normandie ou ailleurs; des souvenirs  de crèpes au beurre, de plage, de mouettes, de bateaux qu'on voit passer au loin : je pense que ce titre parle à tout le monde, c'est vraiment ce que j'ai tenu à faire ici.. 

 

 Dans l’ensemble, tu as réussi à faire un album qui est la fois très contrasté, avec pas mal d’univers différents mais qui parvient totalement à être homogène et coller à ton univers; c'est quand même un sacré défi que tu as relevé haut la main... 

Merci encore (rires)! C’est en tout cas ce que j’ai essayé de faire : j’ai pris un réel plaisir à voyager à travers les univers et les générations.

Je suis moi-même entre les deux : j’ai longtemps trainé avec des gens plus murs que moi, et désormais, j’ai tendance à trouver les gens de la jeune génération très mature.

Je suis agréablement surpris de voir cette nouvelle génération avec  une telle créativité et autant de cordes à leurs arcs.

On parlait de Clara Ysé, c'est vrai elle vient de sortir un formidable bouquin à la dernière rentrée littéraire (Mise à feu qu'on âprement défendu ci même,)

Alma, de son coté, fait plein de métiers parallèlement à sa carrière de chanteuse, toujours dans le domaine artistique.

 Ils ont tous en eux une énergie, qui j’espère, irrigue l’album dans son entier.

Une énergie, en effet et aussi un coté assez solaire et serein : par rapport à d’autres albums que tu as pu faire, et malgré l’actualité si glauque, tu es moins dans la révolte ou la rancœur et si colère il y a parfois face à l'absurdité de nos gouvernants, elle est presque murmurée et n’empêche pas de voir les lendemains meilleurs : c’est un parti pris que tu voulais absolument montrer dans cet album ?

Disons que j’ai voulu écrire et faire un album qui répondait à mes besoins du moment :je ne voulais pas d’un album qui se complaisait dans une forme de noirceur

J’avais envie qu’il y ait de l’air, de la tendresse, des émotions contradictoires..

Je voulais tenir bon face au pessimisme ambiant.

Je voulais qu’on écoute ces chansons en se disant que ça faisait du bien et que ça appelait à des jours meilleurs sans pour autant tomber dans le mièvre et les bons sentiments!

Les arrangements qui ont suivi la conception de l’album étaient forcément dans cette lignée là...

 Même si tout n’est pas conscient et c’est parfois du domaine de l’indicible, on sait dans quelle humeur on va être au moment ou on l’a écrit...

129962850

Parlons un peu de la tournée qui est prévue dans la foulée de cet album. J’ai vu que tu avais trois dates à Paris en novembre à la nouvelle Eve, j’imagine que sur Paris tu vas réussir à faire venir les artistes invités sur l’album à chanter avec toi,et j’imagine qu’en tournée en province ça va être plus compliqué et le spectacle aura une toute autre coloration, non ?

 Oui c’est sûr, là ça va être du très occasionnel et ponctuel, si jamais l’artiste est à coté et disponible.

Je vais miser plutôt sur mes fidèles chevaliers musiciens. Les chansons je les ai écrites tout seul comme un grand, donc je peux largement les jouer seul avec mes musiciens, tu sais...

 On va chanter une bonne partie de cet album mais aussi Paris Beyrouth que j’ai peu joué sur scène et aussi les albums précédents...

Mine de rien, il y a quelques incontournables que le public a envie d’entendre et que j’ai envie de chanter aussi...

Bref, ça va être super ces concerts :  j’ai vraiment très envie de rechanter sur scène car ça m’a terriblement manqué de ne pas partager cette énergie du live avec le public.

Cela dit, parallèlement à ce spectacle, j’ai aussi très envie de rejouer Paris Beyrouth en intégralité : c’est un spectacle qui a une âme et une esthétique bien à lui;  il est prêt à être joué n’importe où:  je suis très demandeur....

Dernière question : comment te sens tu, deux jours avant la sortie de l’album (l'interview a été réalisée le 6 octobre dernier) : est-ce que le fait que cet album ait été conçu dans des conditions un peu particulières, à savoir  qu’il n’était pas forcément prévu et que tu es pas tout seul dessus, te rend plus serein que sur les autres sorties ?

Oui, c'est une remarque juste. En effet,  je suis plus serein que sur mes précédents albums. 

Je pense que c’est liée à une décontraction que je m’efforce d’avoir, je ne veux me concentrer que sur les bons moments comme je te l’ai dit et si je n’ai pas encore pu jouer les morceaux de l’album je suis là à en parler avec toi, j’aime bien aussi ces moments.

Et puis, comme tu le dis, le fait qu’il n’était pas prévu et que je suis pas tout seul du tout sur ce projet doit jouer sur le  détachement dont tu parles.

Et puis j’ai de beaux papiers notamment dans Libé, je fais des émissions sur France Inter avant même la sortie du disque c’est assez rare et tout ca fait que j’ai de bonnes ondes et que je veux les conserver le plus longtemps possible ( rires).

 

Cyril Mokaiesh · Mélanie Doutey Dyade ℗ 2021 Dièse Productions /

Un Plan Simple distributed by Sony Music Entertainment France SAS

 CYRIL MOKAIESH sera EN TOURNÉE en 2022 et notamment dans les villes suivantes : 

02/02/2022 – GAUCHY – Festival des Voix d’hiver
16/03/2022 – RIOM – La Puce à l’Oreille
17/03/2022 – LYON – Ninkasi Gerland

Crédit photo : Dominique Gau