Baz'art  : Des films, des livres...
11 novembre 2025

Bilan théâtreux critique d’octobre

Le Conte d’hiver : Foisonnante compagnie Quand il fera nuit pour un Shakespeare plus actuelle et vaudevilesque que jamais – Théatre Treize (Paris)

 

 

D’une forme de tréfonds carneveux, apparaît la cour de Sicile. Chacun.e vit en paix, les territoires sont bien rangés et les ventres bien remplis. Léontes, roi de Sicile, reçoit Polyxène, roi de Bohême, témoignant d’une grande affection pour celui qui le lui rend bien. Et la reine Hermione, épouse de Léontes, va accoucher ; Polyxène est leur hôte depuis neuf mois. Le roi de Sicile se laisse aller à une jalousie méfiante et maladive. Les fondations de cette paix tant chérie craquellent. Ce roi se persuade d’une liaison entre la reine et Polyxène. Ce « Père » de la nation, à la beauté flattée loin de l’image du « monstre marginal » de tout époque de l’homme violent, n’hésite pas à maltraiter et enfermer sa femme. Quelques soient les honnêtes critiques de la Cour (portée notamment une Myriam Fichter explosive et décidée), l’emprise et la violence patriarcale s’engouffrent dans cette cour surveillée par les Dieux. Hermione subit l’humiliation d’un procès public, son mari réclamant sa tête. Une victime tombe : c’est leur fils, le jeune prince Marius décède. Foudroyée par le chagrin, Hermione reste inerte, provoquant le réveil de son tyran de mari qui se promet de vivre le chagrin jusqu’à son dernier souffle, réalisant le sang qu’il porte sur ses mains. Dans sa folie (tout à fait consciente, pas besoin de le déresponsabiliser), il décida de l’abandon de sa deuxième fille, née en prison : Perdita. Elle s’échoue sur un rivage en Bohème avant d’être recueilli par un berger, qui l’élève comme sa propre fille. Seize années plus tard (symbolisé par le Temps qui nous fait des confessions), la princesse Perdita brille à la fête de la fête de la tondaison aux côtés du fils de Polyxène.

 

Cette phrase semble comme une happy ending et pourtant ici, ce n’est pas point le but : pas de bonne fin ni de rédemption. Ici les rois tyrans ne sont que des bouffons emprisonnés dans une folie de dominer, ce sont les reines et conseillères qui en sortent avec le plus de puissance. Agathe Mazouin et Guillaume Morel s’attachent à souligner leur attachement aux rôles féminins que sont Pauline et Hermione dont la fougue avale tout sur leur passage et, qui seules, s’érigent comme un rempart face à la folie. La compagnie Quand il fera nuit dessine un conte politique, cruel, glaçant et foisonnant plus contemporain que jamais, de part le mélange du franc-parler de Koltès et les vers tragédiens qui rappellent les plus anciennes tragédies grecques. L’univers pop, fleuri et décalé donne une fraîcheur à la plume de Shakespeare qui en deviendrait limite un grand spécialiste du vaudeville. L’esprit de troupe est plus que fort, aucun n’est écarté dans les chorégraphies, subterfuges ou créations oscillant entre des mes de Racine et les contes utopiques. Chacun.e des comédien.nes donne une véritable masterclass de jeu – même si ma préférence va l’explosive Myriam Fichtrer et l’espiègle Joaquim Fossi. « Quand il fera nuit » reste définitivement un collectif à suivre !

 

Texte de William Shakespeare traduit de Bernard-Marie Koltès

Mise en scène par Agathe Mazouin et Guillaume Morel

Avec Louis Battistelli, Myriam Fichter, Joaquim Fossi, Mathias Zakhar, Mohamed Guerbi, Tom Menanteau en alternance avec Léo Zagagnoni, Olenka Ilunga, Eva Lallier Juan, Julie Tedesco, Zoé Van Herck, Padrig Vion, Neil-Adam Mohammedi

2H30

La pièce s’est jouée du 23 septembre au 10 octobre 2025 au Théâtre 13 (Paris)

 

 

Manon Bril explosive dans une histoire de 300 00 ans – L’Européen (Paris)

 

 

L’Histoire, un grimoire poussiéreux ? Que nenni ! Manon Bril a appris vite qu’il fallait souffler dessus pour en tirer des leçons de vulgarisation. En avril 2015, la doctorante en histoire participe au concours « Ma thèse en 180 secondes » pour défendre son sujet qui l’occupe à l’époque, jour et nuit : l'appropriation de la déesse Athéna dans l'art officiel du XIXsiècle. Dans la lancée, elle crée quelques mois plus tard, sa chaîne Youtube « C’est une autre histoire » : elle aborde les figures de Persée et Méduse (métaphore du sexe féminin selon Freud) ou encore l'enlèvement d'Europe (habilement sous-titré «ou comment pécho en étant un taureau»). Une forme décalée d’apprentissage de l’histoire pour donner de la fraîcheur.

 

Tout comme l’histoire, l’humour est méthodique, rigoureux et a besoin d’une gymnastique répétitive. Manon Bril s’aventure dans un rodage intensif de deux ans, qu’elle documente via Youtube ; sans éluder les tempêtes ni les doutes. La date de juin 2025 devient le point de départ de son spectacle 300 000 ans : “Le stand-up, c’est un laboratoire où je peux tester des idées, faire passer des messages sans que ce soit pesant. » raconte-t-elle au magazine GEO (lien ?). Ici, on apprend avec cet équilibre subtil entre rigueur scientifique et autodérision. On apprend surtout que la « neutralité » tant martelée comme universelle, est une construction sociale qui a évolué au cours des années, que dis-je des milliers d’années durant lesquelles l’Humanité a vécu. Les rôles genrés et les injonctions sociales n’ont pas toujours été comme ça : « Est-ce que vous saviez qu’avoir un gros zizi, c’était mal vu en Grèce antique ? Eh oui, c’est pour ça que les statues grecques ont un tout petit pipou ! » lance Manon Bril.

 

Des cheffes de guerre invisibilisées par Patrick scientifiques pas biaisés, l’injonction du bleu et du rose dans les années quatre-vingt aux toilettes comme une activité collective, c’est déconstruire les injonctions sociales et relativiser le poids des traditions. Manon Bril est ici pétillante, hilarante et explosive pour nous démontrer que la tradition est illusion. Grand coup du cœur du mois !

 

Écrit par Manon Bril avec Etienne Lautrette

Mis en scène par Théo Comby Lemaitre

1h20

Tous les jeudis et vendredis à 21H30

Jusqu’au 19 décembre 2025

L’Européen (Paris 17ème)

 

 

D’autres familles que la mienne : La tendresse drolatique, désarmante et lumineuse D’Estelle Savasta pour faire famille autrement et se réparer – Théâtre du Rond-Point (Paris)

 

 

Qu’il semble périlleux, courageux d’aborder le sujet de la protection de l’enfance ! On se souvient de la claque qu’était Taire de Tamara Al Saadi ; face à un constat navrant, est-il possible de faire rentrer la lumière ? C’est un sujet qui accompagne la metteuse en scène Estelle Savasta depuis longtemps. Deux voies s’ouvraient à elle : travailler dans le théâtre ou devenir éducatrice spécialisée. « Je faisais des allers-retours entre les deux milieux », raconte-t-elle à la Croix. Si le théâtre est devenu sa vocation, l’enjeu de la protection de l’enfance ne demeure pas loin.

 

Un évènement se prépare, les coupes de champagne sont remplies. Il semble doux ce moment de célébration avec cette jeune femme aux traits chatoyants qui lève son verre aux mots de Dalida : « C’était le temps des fleurs, on ignorait la peur, les lendemains avaient un goût de miel… ». D’un geste, elle fait arrêter la musique ! Cela ne convient pas, ce serait trop simple d’éluder la peur pour une happy ending de conte ; elle revient dessus. Sur la nappe cousue et projetée à l’arrière de table du déjeuner du dimanche, trois lettres voient le jour : A, N et N. Cette jeune femme que nous suivons depuis le début, c’est Nora. Entourée, c’est abandonnée qu’elle a commencé sa vie. Placée en famille d’accueil, elle doit changer de foyer sur décision de l’Aide Sociale à l’Enfance. Sur son chemin, elle fait la rencontre d’Ariane, qui deviendra sa meilleure amie, la femme de sa vie. Elles sont pour chacune un roc face au reste du monde et sont inarrêtables… Jusqu’à ce que les deux amies soient séparées. Anéantie lors d’un long monologue déchirant, soulignant la douleur sous-estimée d’une rupture amicale, Ariane ne ressentira plus à ce niveau jusqu’à sa rencontre avec Nino (Matéo Thiollier-Serrano, remarquable acrobate-danseur). Les routes de Nino et Nora se croiseront.

 

De cette rencontre chapitrée et de destins croisés entre Nora, Ariane et Nino, il en sort une douce pièce chorale où seule la lumière est percevable dans la dureté de leur monde. Estelle Savasta saisit le sujet de la protection de l’enfance et de son système défaillant en tentant de mêler un théâtre d’objets minimalistes pour recréer les moments importants autour de la famille, du théâtre documentaire s’appuyant sur des entretiens d’éducateurs (personnel de l’invisible et du care), d’anciens enfants placés et le constat de la commission d’enquête parlementaire et de finir avec la fiction nécessaire pour alimenter la joie voulue dans ce récit. Mention spéciale pour le duo formidable d’une grande maturité de jeu que son ZoéFauconnier et Clémentine Boissé.

 

Si la joie se voit dans D’autres familles autre que la mienne comme un acharnement, un os à ne pas lâcher, un art ou un choix politique, Savasta crée avec cette œuvre drolatique, désarmante et lumineuse, ce qui était juste visible dans la littérature et les essais de Gabrielle Richard, pour ne citer qu’elle : faire famille autrement au-delà de la structure nucléaire. Les liens du sang ne justifient pas tout et ne prouvent rien ; contrairement aux amours fraternels et sorores que permet l’espace de l’amitié. Ça fait trop du bien de voir ces récits arriver sur les planches !

 

Écrit et mis en scène par Estelle Savasta en collaboration avec les acteurs et actrices
Avec Clémence Boissé, Najda Bourgeois, Olivier Constant, Zoé Fauconnet, Valérie Puech, Matéo Thiollier Serrano
Assistanat à la mise en scène Titiane Barthel

1h45

La pièce s’est jouée du 9 au 19 octobre 2025 au théâtre du Rond-Point (Paris 8ème)

 

En tournée :

Théâtre Sénart, Scène nationale, Lieusaint
du 26 au 28 novembre

Théâtre de Sartrouville et des Yvelines, CDN
les 5 et 6 décembre

Théâtre d’Angoulême, Scène nationale
les 7 et 8 janvier 2026

La Passerelle, Scène nationale de Saint-Brieuc
le 5 mars

Centre Culturel Jacques Duhamel, Vitré
le 7 mars

Scènes Croisées de Lozère, Théâtre de Mende
le 9 avril

 

 

Personne n’est ensemble sauf moi : Requiem bouleversant de Clea Petrolesi contre l’injonction à la normalité et le validisme – Théâtre de la Tempête (Paris)

 

 

« Ce que je voudrais raconter est à la fois fun et pas fun. Quand je suis née, j’étais normale. Comme on dit. Et puis vers l’âge de 5 ans, les gens ont commencé à se dire que j’avais un problème ». Léa.o commence son récit par ses mots, ceux qu’elle et ses parents ont entendu le jour où un nom a été posé comme diagnostic. Léa.o comme Aldric, Oussama ou Clarisse ont croisé la route de Cléa Petrolesi lors du programme PHARES de l’ESSEC, dont l’objectif est de leur favoriser l’accès aux études supérieures. Le projet de Cléa est né de ces rencontres avec ces jeunes aux portes de l’âge adulte. Chacun.e porte au plateau son histoire, conte le jour où leurs proches ont appris le handicap, leurs rêves stoppés par les codes, d’une société normée et validiste et les maux qui les traverses. Les interprètes étant en grande partie porteur.ses d’un handicap invisible, conjuguent les mots manquants pour évoquer le handicap avec le mal identitaire à se trouver.

 

Ici, les interprètes, souvent en alternance, ne s’adaptent pas mais c’est le théâtre qui s’adapte à eux.elles. Dans cette agora des temps modernes, leur corps devient un outil d’expression plus aguerri car même si les récits et les mots sont libérateurs, le corps est un tremplin ici. La danse sur la musique de Noé Dollé fait sortir une fougue rageuse libératrice. Quand les mots manquent ou ne suffisent pas, les gestes prennent le relais.

 

La beauté de ce spectacle demeure dans l’association de ces vies à des références mythologiques, poétiques qui transpercent le public dans notre rapport à ce qu’est l’étrange, le normal : l’épée de Damoclès trône au-dessus de la scène. Puis, nous public, devenons un instant part du spectacle en nous livrant sur les maux de cette injonction, cette étiquette violente à la normalité pour que cette confrontation à l’inconnu ne soit plus associée au rejet ou au malaise. La douceur de la mise en récit frappe par une sincérité bouleversante et espièglerie douce, comme réunie par la tendresse du care et l’approche de Petrolesi. Notre doux coup de cœur pour Personne n’est ensemble sauf moi raisonne au son de cette phrase : « Les fous d’aujourd’hui sont les génies de demain. Donc vivement demain ! »

 

 

Écrit et mis en scène par Clea Petrolesi

Avec en alternance Lea Clin et Felix Omgba, Marine Déchelette et Floriane Royon, Guillaume Schmitt–Bailer et Kerwan Normand, Noé Dollé et Côme Luquet, Oussama Karfa
Et la participation de Noham Lopez et Auguste Sow-Konan, Jean-Daniel Dupin

Création musicale Noé Dollé

1h10

Le spectacle s’est joué du 9 au 19 octobre 2025 au Théâtre de la Tempête (Paris 12ème)

 

 

Silent Pool – la reine du crime a disparu : Une première écriture mystérieuse au pays de la reine du crime – Le Funambule Montmartre (Paris)

 

 

1976 sonne dès les premières minutes et avec elle, une annonce tragique pour l’Angleterre : celle du décès de sa reine du Crime, Agathe Christie. La narratrice (Valérie Français) confie un évènement pourtant oublié de sa vie mais qui démontre l’attachement d’une nation pour une de ses autrices chéries. Il faut remonter 50 ans en arrière. Décembre 1926. Agathe Christie disparaît. Seule sa voiture et ses affaires ont été retrouvés, près de l’étang de Silent Pool. Toutes les pistes sont étudiées. C’est alors qu’intervient l’inspecteur Kenward (une forme OSS117 des années folles aussi drôle par sa bêtise qu’exaspérant campé par Drys Penthier) ainsi que sa nouvelle adjointe Hastings (personnage le plus surprenant de la pièce, campé par Carla Girod, je laisse le suspens…). Iels décident de mener l’enquête tel un cluedo qui se retrouve imbriqué dans un autre cluedo : l’interrogatoire des suspects successifs, du mari qui rêve de divorcer avec le motif du crime parfait jusqu’à l’éditeur qui utilise le succès et la confiance de Christie pour ses propres intérêts. Dans cluedo, nous entendons que l’environnement et les objets présents à chaque décor ont une importance plus grande qu’on ne le pense dans le dialogue. Si certaines personnes veulent en faire une énigme, elles se retrouveront dépassées par leur propre jeu…

 

Avec cette comédie policière, la compagnie des Ballons Rouges sort de leur travail d’adaptation pour proposer une première co-écriture menée par Carla Girod, Drys Penthier et Axel Stein-Kurdzielewicz nourri par l’œuvre d’Agatha, l’univers des polars anglais sans oublier l’univers cinématographique hitchcockien. Pour convaincre, il ne s’agit pas seulement de comprendre les codes des genres mais de comprendre comment ceux-ci évoluent au fil des époques et c’est ce que la compagnie des Ballons Rouges : écrire une comédie policière aujourd’hui est un outil pour comprendre comment une lignée de films, pièces policiers s’appuient par des stéréotypes qui s’incarnent par exemple dans le personnage de l’inspecteur Kenward, ce qui pousse à élargir la portée de cette création jusqu’au dernier moment (suspens encore, faut aller voir la pièce pour comprendre).

 

Le duo Carla Girod et Drys Penthier est une pépite dans un univers criant de mystères et fait avec très peu ; trois jolis panneaux dessinés se meuvent pour nous faire passer de la forêt à la bibliothèque. Mais n’oublions pas qu’il faut citer chacun.e car cette compagnie des Ballons Rouges nous surprend à chacun de leur projet : on retrouve Camille Delpech en reine du Crime d’un calme olympien face à un mari infidèle et froid maîtrisé par Axel Stein-Kurdzielewicz, une gouvernante désopilante, une amie plus que bavarde et très expressive (par l’excellente Justine Marçais) et un prétentieux éditeur interprété par Emilien Raineau (ce qui coupe avec le pudique prince Albert Troubiscoï dans leur dernière création Léocadia). Les comédien.nes montrent une capacité à ne pas s’accrocher à un registre de rôle ou de genre et de se différencier de leur tout premier. Normal diraient certain.es. Pas forcément je leur répondrais, surtout quand on est une compagnie émergente et qu’on veut trouver une étiquette/identité.

 

Écrit par Carla Girod, Axel Stein-Kurdzielewicz, Drys Penthier

Mis en scène par David Legras et Axel Stein-Kurdzielewicz

avec Camille Delpech, Drys Penthier, Emilien Raineau, Justine Marçais, Carla Girod, Axel Stein-Kurdzielewicz et avec la Voix de Valérie Français

1h30

Les samedis et dimanche à 17h et 16h

Jusqu’au 4 janvier 2026

Théâtre Le Funambule Montmartre (Paris 18ème)

 

 

 

Fin, fin et fin : L’écriture diablement efficace de la révélation Lancelot Cherer  – Théâtre Lepic (Paris)

 

 

Une après-midi d’été, Baptiste Dupuy nous alpague dans le brouhaha du jeu avignonnais qu’est le tractage, nous proposant de rire de la fin du monde. Un exercice auquel les plus jeunes sont habitués dans le flou et le fatalisme qu’offre l’inaction face au réchauffement climatique. Fin, Fin et Fin s’ouvre sur un soleil plus chaud, brulant, rougeâtre. « La fin du monde est imminente ». Voici les mots du président dépassé par une drôle de farine et des grognements qui ne tarderont pas à le rattraper. Car oui, les zombies peuplent la Terre. Les morts dorment depuis et les survivants se cachent. Parmi eux, Claire, Bastien et Guillaume décident de partir pour un dernier roadtrip et pique-nique sur la plage. L’arrivée jusqu’au coucher de soleil sera plus longue que prévue suite à la rencontre avec plusieurs destins loufoques. On pense alors à cette contrôleuse de train détient peut-être l’avenir de l’humanité entre ses mains.

 

La surprise est grande je dois le dire : nous nous attendions à un dialogue rempli d’humour entre amitié et éco-anxiété. Nous avons un exercice déjanté de mélange d’écriture et d’hommages de Lancelot Cherer à ses plus grandes références cinématographiques de films apocalyptiques de zombies. On pense à Shaun of the Dead et Bienvenue à Zombieland où la cohabitation entre humains et zombies s’avère plus facile que prévu. Pour que la recette agisse bien, il faut ajouter une louche d’humour absurde british mais pas que (on pense à l’humour incontournable des frères Cohen dans Burn after reading). Le tout agrémenté d’un récit dystopique pour parler du socle d’amitié qui demeure au-delà des catastrophes.

 

Une écriture diablement efficace, originale qui rend la plus terrible des apocalypses, joyeuse grâce à des changements de costumes rapides, une mise en scène pétillante grâce à une vivacité juste du trio trop fort et un jeu de lumières pop ! Et pour cela, il faut féliciter le reste du trio : Bravo Eugénie Thieffry et Baptiste Dupuy !

 

Écrite par Lancelot Cherer

Mise en scène collective
Avec Eugénie Thieffry, Baptiste Dupuy ou Enzo Monchauzou et Lancelot Cherer.

1H20

Jusqu’au 28 décembre 2025

Théâtre Lepic (Paris 18ème)

 

 

Cher Evan Hansen : Un volet de la comédie musicale broadwaysienne tant attendue sur un registre détonnant – Théâtre de la Madeleine (Paris)

 

 

L’affiche clouée sur les colonnes Meurisse et le théâtre de la Madeleine, l’attente est forte. Surtout pour deux aficionadas de comédie musicale. Créé au OFF Broadway (pour rappel, le répertoire de pièces de théâtre et de comédies musicales jouées à New York mais qui n’entrent pas dans la définition fermée du théâtre de Broadway), l’œuvre de Benj Pasek et Justin Paul (qui ont vu l’adaptation française) a fait sensation Outre-Atlantique par son répertoire intimiste, si bien qu’elle a remporté six Tony Awards. C’est surtout son sujet peu commun dans le musical qui a interpellé Olivier Solivérès en 2016, quand il l’a découvert. C’est aujourd’hui qu’il décide de l’adapter en France, là où la comédie musicale est encore associée au faste d’une grande troupe et aux chorégraphies foisonnantes. Ici, Evan Hansen souffre d’anxiété sociale, il n’arrive pas à communiquer avec les autres, on ne sera rien si cela est un TDAH sévère ou un autiste à la Forrest Gump, comme en parle Marie Plantin pour Sceneweb. Evan s’adresse des lettres sur conseils de son psy, pour augmenter sa confiance en lui, jusqu’à… ce qu’une de ses lettres se retrouve dans la poche d’un de ses camarades. Connor, qu’il connaît à peine, se suicide et est retrouvé avec dans sa chambre. En prétendant avoir été son meilleur ami, il va améliorer sa vie sociale, jusqu’à présent totalement asséchée, mais aussi s’enferrer dans le mensonge.

 

C’est pour nous un pari en partie réussi. Sauf erreur de notre part, rares sont les comédies musicales qui abordent des sujets sombres et profonds que sont la santé mentale des adolescent.es, le suicide, le cyberharcèlement et indirectement les relations chaotiques entre ados et parents. De réussir à le porter en France, c’est déjà à souligner. D’autant que le livret Steven Levenson adapté avec le concours de la plume de la chanteuse Hoshi laisse peu de traces de traduction simpliste. Même certaines paroles relèvent d’un registre « bisounours », cela n’est pas choquant par rapport à d’autres comédies musicales où on sent le travail d’adaptation un peu tirant sur la corde. Ce qui saute aux yeux demeure la puissance vocale des interprètes notamment du jeune Antoine Le Provost qui s’illustre par la maîtrise de son jeu et des tonalités. Sans oublier bien entendu Kevin Barnachea et Fanny Chelim qui rajoutent par leur jeu, une touche en plus à cette histoire étonnante. Néanmoins, si les lumières de Broadway ont été exportées dans le sens où l’adaptation est fidèle à la version originale, un point pêche selon nous : la scénographie. Si l’avant nu de la scène quelque peu dessiné par deux trois faisceaux de lumières matche bien avec le ressenti solitaire de certains personnages, les projections d’écrans et de cubes saturent avec un rendu quelque peu intriguant…

 

On sort de Cher Evan Hansen toujours aussi bercée par la partition en direct des quatre musiciens calés sur un balcon, plus exigu qu’un orchestre de Broadway après avoir ri, été ému par une troupe prête à regarder vers les étoiles !


Livret Steven Levenson
Musique Benj Pasek, Justin Paul
Mise en scène et adaptation Olivier Solivérès
Paroles Hoshi, Frédéric Strouck, David Sauvage
Avec Kevin Barnachea, Fanny Chelim, Armonie Coiffard, Antoine Galey, Antoine Le Provost, Michel Lerousseau, Lou Nagy, Sandrine Seubille, et les musiciens Mika Apamian, Lucas Froget-Legendre, Simon Lehuraux, Léa Rulh

2h

Jusqu’au 18 janvier 2026

Théâtre de la Madeleine (Paris 8ème)

 

 

Jag & Johnny : Jessica Guilloud et Laurène Marx captent notre regard pour raconter toutes les histoires – Théâtre la Reine Blanche (Paris)

 

 

Jessica ou plutôt Jag, s’avance avec un mélange paradoxal d’aisance et d’introversion. Ce bout de sentiment qui ne te fait pas sentir à ta place. Trouver sa place, n’est-ce pas un but universel ? Pas de discours existentiel universaliste récupéré par des récits dominants et méritocrates mais une voix, celle de Jessica qui retourne voir ses parents à la ferme familiale. Elle ne préfère pas les prévenir par crainte ou doute ; alors seule sa mère l’apprendra à son arrivée à la gare. Le minimum d’informations pour se protéger : l’état de santé du cousin ou de la grand-mère, les potins du village… C’est le retour dans sa « famille de beaufs » comme elle l’appelle. Elle raconte les interactions, analysant elle-même sa propre position. Une forme d’auto-autopsie des soirées passées en salle des fêtes qui l’ont transformée en reine de l’ambiance, l’alcoolisme d’un cousin, la maladie mentale présente mais tue dans la famille et des interactions avec la voisine isolée qui « ne dit pas ses larmes mais pleure ses mots ». Mais derrière les brides de souvenirs, l’âpreté est claire. C’est là qu’intervient un bout de la plume de Laurène Marx qui a inauguré le Festival d’Automne avec le nouveau genre du « stand-up triste » cher à son univers. Sauf que cette fois-ci, elle ne se raconte plus ses mots mais fait récit d’une autre vie.

 

Ici, les violences proférées contre Jag par son beau-père côtoient le racisme ambiant de sa grand-mère avec l’amour pour Johnny son chien, seul allié. Un allié présent sur scène jusqu’en 2024, Johnny ayant le cœur trop près du cou, la santé tenant à un millimètre. La violence du texte est à la hauteur de celle de l’abandon des ruralités par les pouvoirs publics et du mépris pour les beaufs (on pense d’ailleurs au Ascendant beauf de Rose Lamy). Le rire, sous toutes ses visées, pour la plupart nerveux et attendri par moments rencontre la grâce de la flûte traversière.

 

Jessica Gilloud « Jag » raconte sa visite auprès des siens, les soirées en salle des fêtes, les paumé.es du coin pour « raconter toutes les histoires et pas juste celle qui nous arrange » afin de porter ce regard acerbe sur la représentation que fait la classe dominante blanche sur les beaufs et la notion de transfuge de classe : « (…) Je veux dire que je parle d’une certaine manière à mes amis bourgeois, et que, quand je rentre et que je mets mon pyjama pour parler à ma grand-mère, c’est un autre langage. C’est la même langue, mais c’est un autre langage (…).». Le langage n’est pas que mots ; il est aussi affaire de regard. Le même que nous lance Jag rempli de clins d’œil sur les dernières notes de Je te promets comme un dernier hommage de soirée et à son unique amour.

 

Écrit par Laurène Marx et Jessica Guilloud

Mise en scène par Laurène Marx

Interprété par Jessica Guilloud

1h

Tous les mardi et jeudi à 21h

Jusqu’au 15 novembre 2025

Théâtre La Reine Blanche (Paris 18ème)

 

 

 

Crédits photos : 1 – Christophe Raynaud de Lage / 2 – Fourchette Suisse productions/Eva Cagin / 3- Danica Bijeljac / 4- Philippe Stissi / 5- Compagnie des Ballons Rouges / 6 - Pénélope Marcadet / 7 – Fabienne Rappeneau  / 8 – Simon Néaumet

 

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