Rencontre avec Isabelle Carré pour son film " Les rêveurs"
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Isabelle Carré : Je n’y avais vraiment pas songé au moment de l’écriture. Pour moi, le meilleur objet pour m’exprimer était le livre, que j’ai mis 30 ans à écrire ! (rires) Une fois que je me suis libérée de tout ce que j’avais dans la tête, j’ai été tellement heureuse que je n’ai pensé à rien d’autre. Le projet était abouti jusqu’à ce que Philippe Godeau – producteur à la Pan-Européenne avec qui on avait tourné Se souvenir des belles choses et Les émotifs anonymes – vienne me trouver pour me soumettre l’idée de l’adapter en film…
J’ai d’abord refusé avant de changer d’avis pendant le confinement. À ce moment-là, j’ai pris conscience des chiffres qui témoignaient de la fragilité psychologique des jeunes et je me suis dit que ça pouvait peut-être être utile de mettre en perspective mon expérience dans un hôpital psychiatrique.
Du coup du livre vous ne gardez pratiquement qu'un seul chapitre, celui de votre internement dans un hôpital juste après votre tentative de suicide....
L’idée n’était pas d’adapter stricto sensu le livre, mais de reprendre mon expérience d’adolescente dans les années 80, internée dans un hôpital psychiatrique à 14ans, et la mettre en parallèle avec les jeunes souffrant de difficultés similaires, aujourd’hui.
Un des pédopsychiatres avec qui j’ai travaillé pour le film a appelé cette démarche la «pair-aidance».
Aider, en parlant de sa propre expérience. Même si les douleurs ont changé. À mon époque il n’y avait pas de scarification, ni de question de genre, et très peu d’anorexies. Aujourd’hui, elles concernent même les jeunes garçons.
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Qu’est-ce que le format audiovisuel vous a permis de transmettre, que la littérature ne pouvait pas offrir?
La transmission. Beaucoup d’adolescents ne lisent pas et se fichent de mon livre. Je comprends, il n’est pas fait pour eux. En revanche, j’ai pensé le film pour eux. Il n’était pas question de montrer des images glauques ou violentes à des enfants de 12ou 13ans. C’est pour ça que j’ai voulu que la réalisation soit belle, jusqu’au choix du titre. Ce n’est pas un documentaire avec des images brutales qui nous tordent le cœur. C’est un film qui tend vers la lumière, qui doit redonner espoir aux jeunes.
Je crois beaucoup à l’art-thérapie, et j’aimerais accompagner les jeunes à développer leur part de créativité. Qu’ils puissent se dire, en sortant du cinéma, comme moi après avoir vu Romy Schneider jouer dans «Une Femme à sa fenêtre» (1976), de Pierre Granier-Deferre, qu’il y a encore de l’espoir.
Isabelle : Disons que , ça a été, par rapport au livre, comme un cran en plus dans l’idée de rendre le passé présent… (rires)
Ce sont mes souvenirs – même si j’ai voulu qu’ils soient doux pour les enfants et les adolescents qui verront le film – donc ça chamboule évidemment…
Je ne voulais absolument pas d’images chocs du type Vol au-dessus d’un nid de coucou ou Shock corridor en créant un film de fiction au sein d’un service de pédopsychiatrie. Mon ambition, c’était de déstigmatiser ces jeunes en ne montrant pas d’images dégradantes ou trop crues…
Qu'aimeriez vous que le film permette dans l'absolu?
Le film s’appelle Les rêveurs car mon but est, à ma mesure et avec plein d’espoir, d’aider les ados (et leurs familles) qui se retrouvent, à leur tour, face à cette situation.
Je me dis que ça peut également être un soutien pour le corps enseignant car les professeurs aussi sont confrontés à la détresse de leurs élèves. Quand vous voyez devant vous un enfant qui a des traces de scarification et que vous n’êtes pas formé à ça, vous ne savez pas comment réagir… J’espère que ce long-métrage deviendra un outil pour parler de tout ça plus facilement, pour alerter la société sur ce nombre – qui ne décroît pas – d’enfants touchés et sur l’absence de réponse.
Quand on pense à toutes ces régions qui manquent d’hôpitaux, de soignants et à tous ces drames qu’on ne parvient pas à éviter… Un enfant ne peut pas attendre entre 6 mois et 2 ans pour être entendu et traité… On estime qu’un jeune sur deux n’est pas pris en charge de nos jours…
Vous dirigez des ateliers à la Maison de Solenn, à Paris, auprès de jeunes en difficulté. Depuis quand vous êtes-vous intéressée à la santé mentale des jeunes?
Le Covid m’a ouvert les yeux. Comme tous les Français, j’ai découvert par la presse, qu’il y avait un vrai sujet sur la détresse des jeunes. Aujourd’hui, seulement 500 pédopsychiatres sont formés chaque année en France. Le but du film est d’alerter le gouvernement, le ministère de la Santé et la société d’une façon plus globale pour faire changer la conception même de l’hôpital comme lieu de rentabilité.
En tant que mère de trois adolescents, je vois trop peu de films ou de discours politique là-dessus. Bien sûr, c’est l’année de la santé mentale, mais en même temps, on est en pleine coupe budgétaire du ministère de la Santé. Certes, on parle d’écoanxiété, de la hausse des tentatives de suicide…
Mais on ne prend pas le pouls de ce que les jeunes ont à dire. Surtout chez les jeunes filles.
Des études récentes montrent qu’une jeune femme sur deux ayant eu 15 ans en 2020 est dépressive. En quinze ans, le nombre de tentatives de suicide sur les 10-14 ans a augmenté de 245 % !
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Votre discours militant n'est pas des plus optimistes mais la tonalité de votre film reste avec une dimension très poétique, pas du tout plombant c'est le paradoxe quand on voit votre film et qu'on vous entend..
Mon idée, ce n’était pas de faire un film qui nous sape le moral, mais qui, au contraire, nous donne envie de prendre cette question à bras le corps pour redonner à la génération concernée le goût de la vie ! Ça peut paraître grandiloquent de le dire comme ça, mais je suis persuadée qu’ensemble, on peut y arriver.
Il y a des solutions, j’en suis la preuve vivante, alors le message que j’ai envie de transmettre aux jeunes, c’est que ce mal-être finit toujours par passer. J'espère que mon film à son modeste niveau apportera de l'espoir et surtout montrera qu'il existe des solutions" aux adolescents vivant des situations de détresse émotionnelle
On en parle, c’est très bien, ça déstigmatise, mais concrètement, ça veut dire quoi ? Depuis le début de cette année, je n’ai pas entendu parler de création de nouvelles maisons des adolescents ni de l’ouverture de lits. La psychiatrie est le parent pauvre de la médecine en termes de budget, mais la pédopsychiatrie est encore un cran en dessous. »
Pour qu’on s’intéresse plus au sujet qu’à vous, vous avez eu la délicatesse de vous faire discrète dans le film, tout en réapparaissant pour rappeler que, si on ne se défait jamais totalement de la douleur, on apprend à vivre avec…
Isabelle : effectivement, ce n’est pas un film sur « moi », ce n’est pas du tout un égotrip, je ne suis qu’une matière de départ.
Cette scène où je viens donner des ateliers d’écriture dans l’hôpital psychiatrique m’a été inspirée de ce que j’ai fait dans la Maison de Solenn. J’ai vécu ce moment-là où les enfants sont fermés sans aucune envie de participer.
Ce n’est que quand je leur ai dit que j’avais été, moi aussi, internée à leur âge, qu’ils m’ont regardée et qu’on a pu créer et travailler ensemble. C’était bouleversant au point que c’est devenu une des raisons de faire ce film.
Les avoir vus relever la tête m’a prouvé qu’on pouvait y arriver, il faut juste réussir à trouver le bon chemin.
Ces moments-là sont tellement précieux qu’ils me remplissent de bonheur !
Pour un premier film, c’était important de s’entourer, de gens de confiance, je pense notamment à Bernard Campan, un de vos fidèles amis, qui joue ici le médecin de l'institution ?
Isabelle : C’était essentiel en effet et je suis très reconnaissante à Bernard, évidemment qui apporte toute son humanité à ce role de médecin qui au départ en possédait un peu moins
Je le suis aussi envers Judith Chemla, à Pablo Pauly, à Nicole Garcia qui m’a fait l’amitié d’être là en croyant aussi beaucoup à ce rôle de professeur…
D’ailleurs elle est comme une fée dans le film, elle révèle Élisabeth à elle-même et elle le fait merveilleusement ! De la voir jouer si bien et d’être si généreuse dans son écoute et dans ce qu’elle communique, c’était extraordinaire ! Je pense également à Vincent Dedienne qui m’a fait cette amitié d’accepter de venir pour une petite demi-journée de tournage et à Alex Lutz qui incarne mon frère dans la scène finale…
C’est court mais ce passage est fondamental et il l’a fait avec une humanité bouleversante… J’ai réellement été très bien épaulée et je leur en suis très reconnaissante à tous d’avoir jouer le jeu alors que les rôles principaux étaient attribués aux enfants. C’était généreux de leur part de faire cet acte de présence là pour soutenir le film…
Tourner avec des enfants dès son 1er film n’est pas le plus facile…
Isabelle : Là aussi, j’ai été très bien accompagnée par Elsa Pharaon, une directrice de casting formidable. Elle m’a aidée à trouver des enfants extraordinaires qui, pour la plupart, n’avaient jamais joué ! J’ai été vraiment heureuse de les diriger parce que j’adore travailler avec les jeunes. Le plus compliqué avec eux, ce sont les horaires à respecter par la législation. Ça nous a forcés à pas mal jongler avec l’organisation, ce qui était assez angoissant pour moi ! (rires) Mais tout le reste a été merveilleux…
Tessa Dumont Janod, une jeune actrice débutante, interprète avec une grande sensibilité l’adolescente fragile qu’elle était à 14 ans. Je l'ai enrôlée dès son premier essai.
Cette jeune fille, dont c’est le premier rôle, avait répondu à une petite annonce : « Si vous êtes sensible et rêveur, si vous vous sentez parfois un peu décalé mais que vous avez des choses à dire, envoyez-nous une petite vidéo sur le thème du monde de demain. »
Suite à cette annonce, on a été totalement envahis. La directrice de casting n’avait jamais vu ça ! »Le monde de demain est un thème qui parle beaucoup aux jeunes, je le vois dans les ateliers que je mène. Ils appartiennent à une génération dans laquelle il y a beaucoup d’éco-anxiété, de questionnements sur les rapports hommes-femmes, les conflits internationaux. Depuis le confinement, ils ont vraiment beaucoup de choses à porter ...
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Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous permet de rester proche de l’adolescente que vous avez été?
J’adore regarder les gens dans la rue et me dire : «Tiens, je vois bien l’enfant qu’ils ont été».
D’imaginer le visage de l’enfant qu’ils ont été. Le danger, c’est de porter un regard condescendant sur les jeunes. De nourrir cette idée d’âge ingrat. Si je me suis retrouvée à Necker à 14ans, ce n’était pas seulemen tque j’étais une jeune fille trop sensible. Il y avait d’autres facteurs peu aidants.
Aujourd’hui, les ouvrages féministes m’aident à mieux comprendre l’adolescente que j’ai été. Je pense à «Mon Vrai Nom est Élisabeth (2025)», d’Adèle Yon, «Le Consentement» (2020), de Vanessa Springora, «Mémoire de fille» (2016), d’Annie Ernaux, et aux livres de Mona Chollet.
J’avance d’ailleurs sur un nouveau projet de réalisation, dont je ne peux encore rien dire, mais qui portera sur le féminisme.
Comme l’écrit Déborah Levy, une autre autrice féministe, écrire c’est être capable de parler fort et s’autoriser à couper la parole.
À 54ans, il m’a fallu tout ce temps pour m'autoriser ce droit là et sortir de l'image de la petite fille sage qui ne fait pas trop de vague, mais je le fais enfin.
Les rêveurs d'Isabelle Carré, en salles ce mercredi 12 novembre 2025
retrouvez notre critique du film ci dessous
![[CRITIQUE] LES RÊVEURS: Isabelle Carré, le mental c'est la santé - Baz'art : Des films, des livres...](https://image.canalblog.com/F32gMy4qVdVQ7sG0h_bxjobAKp4=/170x170/smart/filters:no_upscale()/image%2F1371318%2F20251102%2Fob_15dd85_reveursss.png)
On se souvient il y a quelques années de l'entrée remarquée en littérature pour la très discrète comédienne française Isabelle Carré qui nous plongeait dans son enfance un peu décalée, e...
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