Baz'art  : Des films, des livres...
7 janvier 2026

Bilan théâtreux critique de décembre

Zoé et maintenant les vivants : Le deuil pour célébrer et non plus se renfermer – Théâtre de la Bastille (Paris)

 

 

Le plateau de Bastille est blanc. Blanc comme la page sur laquelle Théo Askolovitch s’apprête à écrire. Maintenant qu’il s’y est plongé en 2020, le stylo ne s’est pas arrêté au premier épisode intime. Dans sa première création 66 jours, le comédien racontait le cancer qui l’a envoyé́ à l’hôpital avec un style mordant, bloqué dans un lit d’hôpital à penser aux victoires de l’Équipe de France. Ici, Théo saisit un autre épisode de sa vie : le deuil prématuré de sa mère.

 

Dans ce désert blanchâtre presque aveuglant avec les LED, un jeune homme et une jeune femme se placent face public. Iels racontent le jour où ils ont appris que leur mère est partie. Ils étaient enfants quand, un vendredi, leur mère est entrée à l’hôpital pour une opération bénigne. Une complication. Le sol s’effondre sous leurs pieds. Accompagné par de Serge Avédikian (interprétant Claude Askolovitch) et de Marilou Aussilloux, chacun échange sur les rituels comme une sorte de liste à suivre : l’annonce de la mort, l’enterrement, les rites religieux, puis la vie d’après. Contrairement à ce qu’on peut penser, le deuil n’est pas tristesse et renfermement selon les rituels bien détaillés (il choisit avec ça de questionner sa judéité) mais bien la célébration d’une personne qui a bouleversé sa vie, l’héritage qu’elle laisse et comment père, frère et sœur se redéfinissent dans la famille. Le vertige de l’absence est abyssal, ce qui conduit chacun.e à une joute affectueuse, tant par la plaie qui est réouverte que par l’envie de rire de son propre recul.

 

Avec son style décalé (qui lui permet de mettre une distance aussi avec l’intimité du sujet), Askolovitch choisit la reconstitution comme mise en scène, avec un léger décalage dû aux troubles de la mémoire familiale. Cette reconstitution tend à brouiller le réel et le fictionnel, tant le fils prend sa part de metteur en scène/chef d’orchestre.

 

Quel touchant trio qui remplit la salle d’émotions! Quelle écriture qui se subtilise de création en création ! Et surtout quelle détonnante Marilou Assiloux qui restera un coup de cœur depuis l’époustouflant Seule comme Maria qu’elle nous a livré la saison dernière !

 

 

Écrite et mise en scène par Théo Askolovitch

Collaboration artistique – Marilou Aussilloux
Avec Théo Askolovitch, Marilou Aussilloux, Serge Avédikian

1H20

La pièce s’est jouée du 20 novembre au 5 décembre 2025 au théâtre de la Bastille (Paris 11ème)

 

 

Trop beau pour y voir : Nommer le scandale du chlodécone pour mieux réparer – Théâtre Treize (Paris)

 

 

En janvier 2023, la justice rend un non-lieu définitif dans le dossier du chlordécone. Après seize ans de procédure, le parquet estime que les faits dont étaient saisis les magistrats n’ont pas pu être caractérisés sur le plan pénal, ou sont couverts par la prescription. Déni de justice pour les familles de victimes, pesticide toujours autorisé pour l’Etat français. Des Familles représentées en celle de Zoé, jeune femme, qui revient en Guadeloupe soutenir sa famille. Son oncle Josuah vient de mourir d’un cancer de la prostate. Trois générations se réunissent pour la veillée funéraire ; grand-mère et petite-fille se retrouvent après tant d’années. Sa grand-mère, Lyne a travaillé toute sa vie dans les plantations de bananes traitées au chlordécone, jusqu’à l’empoisonnement. Zoé veut que ce retour soit significatif. S’ouvre alors une deuxième histoire : celle de la banane et du scandale qui en découla.

 

Pour rappel, ce pesticide a été utilisé de 1972 à 1993 en Martinique et en Guadeloupe contre le charançon du bananier (un insecte). Interdit aux Etats-Unis en 1975 et classé cancérigène par l’OMS depuis 1979, sa généralisation sur les cultures antillaises entraîna un désastre sanitaire, environnemental et économique, dont l’inutilisation des terres. Ce qui entraîna indirectement l’importation à des prix très élèvés de denrées issues de la métropole.

 

Entre lyrisme, ton décalé et cynisme, Adam et Eve dansent dans le jardin d’Eden. Le fruit défendu a changé mais l’histoire demeure la même. La banane pleine de goût apporte profits et malheur comme le promet Dieu. Sa colère s’abat sur la Terre. D’un éclair, nous arrivons dans une Amérique des années 70 où le secret de la toxicité implique une course-poursuite au scenario de film d’espionnage délirant. L’ironie criante réside dans les reconstitutions des réunions entre lobbystes et responsables politiques ou des visites de présidents français, pour ne citer qu’un Emmanuel Macron à l’attitude très proche et dérisoire d’un certain OSS117.  

 

Du récit familial et documentaire écrit par Béatrice Bienville, il en sort une poésie politique sur la réparation où les jeunes générations pansent les plaies des ancien.nes en se réappropriant des terres empoisonnées, prisonnières d’un scandale révélé que récemment. L’écriture ouvre à un femmage générationnel et une réflexion sur comment repenser son agriculture.

 

 

Écrit par Béatrice Bienville (éditions Théatrales)

mise en scène Béatrice Bienville et Yassim Ait Abdelmalek

avec Jade Crespy, Augustin DeWinter, Luka Mavaetau, Ilana Micouin-Onnis, Cindy Vincent, Mylène Wagram

1h30

La pièce s’est jouée du 9 au 19 décembre 2025 au Théâtre Treize (Glacière – Paris 13ème)

 

 

 

 

Médusée : Méduse, autrefois créature pétrifiante, désormais gorgone résistante et camp – Théâtre Ouvert (Paris) 

 

 

 

 

Goya de Frans’ : Fresque puissante d’une histoire silenciée – Théâtre le Chariot (Paris)

 

 

Un chœur s’élève. Du Danyèl Waro retentit dans la salle cavernaire du Chariot. Les paroles nous indiquent la présence d’un arbre amour au cœur du jardin. Le public est prévenu, il s’apprête à rentrer dans un espace où les langues, les géographies et les mémoires vont se mêler, s’entrechoquer. Des mémoires peu connues, invisibilisées dans notre histoire. Celle de l’évènement des enfants réunionnais de la Creuse. Entre 1962 et 1984, plus de 2000 enfants réunionnais ont été arrachés, de leur famille et de leur île natales, pour être envoyés en métropole. L’Etat parle de « transplantation » en vue de « dynamiser » des régions en perte d’attractivité mais aussi pour contenir la démographie galopante de la Réunion dans ces années-là. Il pensait les sauver de leur situation qualifiée de peu saine ; des familles de classe populaire et analphabêtes ont été les plus visées. La grande majorité de ces enfants devenus adultes n’ont jamais revu leur terre.

 

Hannaë Grouard Boullé et le collectif Embuscade dressent une fresque documentaire où se fond l’orchestration minutieuse de la chronologie des évènements, le rôle de Michel Debré, alors député de la Réunion et les réunions à la DDASS (désormais ASE) où les Sylvie et les Karen sont débordés par les dossiers. Sans pour autant délaisser la fiction à travers la figure d’une jeune femme qui tente de comprendre pourquoi tant d’archives sont inaccessibles ou caviardées. Seul un être hydride témoin du passé et du présent, plane autour d’elle, faisant le lien entre le fictionnel et le documentaire. L’écriture se veut cynique, soulignant le mépris de l’Etat envers les réunionnais.es et l’attitude néocolonialiste. L’autrice semble ainsi s’adresser plus à un jeune public, de part les ruptures de rythmes. La théâtralité est directe, absurde par moments, soulignant un propos fort et d’utilité publique, à l’heure où les victimes attendent toujours une indemnisation. 

 

Écrite et mise en scène par Hannaë Grouard-Boullé 

Collaboration dramaturgique : Lisa Meriot avec la participation de Maé Durand, Samantha Moïse Le Bas, Wissem Loumachi et Sabine Royer

Avec Maé Durand, Nawelle Evad, Lucas Ivoula, Samantha Moïse Le Bas et Sabine Royer

1h15

La pièce s’est jouée du 4 au 21 décembre 2025 au Théâtre Le Chariot (Paris 12ème)

 

 

 

Tout contre la terre : Aux confins du sacrifice – Théâtre des Béliers Parisiens (Paris)

 

 

Un agriculteur se suicide chaque jour. Rapports parlementaires, études de Santé publique France, décomptes de la Mutualité sociale agricole… Le constat est unanime, au vu de la crise que traverse le monde agricole : le mal-être est structurel. Selon la Mutualité sociale agricole (MSA), dans un rapport datant d’octobre 2022, 529 agriculteurs affiliés se sont donné la mort en 2016. En 2017, Antonin, éleveur de porcs, fut l’un d’eux, broyé par un système étouffant. Son histoire, c’est Camille Beaurain, sa compagne qui la transmet. Et son témoignage est porté aujourd’hui sur les planches par Rémi Couturier.

 

Elle avait 15 ans, lui 22. Elle vient de la ville, il est éleveur de porcs dans la Somme. Deux mondes qui coexistent mais qui se côtoient sans trop s’en rendre compte. Surtout quand l’un permet de nourrir de l’autre. C’est le constat que fait Camille à son premier date avec Antonin au milieu des porcs, après un tour à bord d’une moissonneuse-batteuse. Elle embrasse cette vie imprévue et avec elle, l’amour que porte son compagnon pour ce métier de famille. La réalité est là et elle décide de l’affronter avec lui : obligation d’investir pour plus de productivité, des dettes qui s’accumulent, la pression avec des prix toujours plus bas et un embargo, suicides des agriculteurrices… Une partie de ce qu’on appelle ajd la crise agricole est bien documentée, en gros traits pour ceux.celles qui n’en ont pas connaissance. Couturier ne se contente de la coucher telle quelle mais d’y glisser un comique kafkaïen, signe de l’absurdité administrative et des exigences demandées à Antonin et son frère pour plus de rentabilité. Si le sujet de fond n’est pas édulcoré, c’est surtout parce que la tendresse émanant de l’histoire d’amour entre Camille et Antonin fait transparaître un respect et une sobriété qui semble les faire tenir face aux flots. Cela redonne beaucoup d’humanité à un sujet aux contours durs, complexes et éminemment d’actualité.

 

D’une mise en scène sobre tenant à un mur de bottes de foin déplacée en long en large et en travers du plateau, soulignant le labeur du quotidien, Tout contre la Terre nous bouleverse et nous attendrit, jetant une pierre sur cette problématique sociétale d’un monde où la main qui nourrit est aussi celle qui mendie (on peut penser aux réalisations d’Edouard Bergeon). Mention spéciale au duo émouvant Charlotte Bigeard- Thibaud Pommier !

 

 

Écrit par Rémi Couturier

Inspiré de « Tu m’as laissée en vie » de Camille Beaurain et Antoine Jeandey
Mise en scène par Marie Benati et Rémi Couturier

Avec Charlotte Bigeard ou Marie Benati, Thibaud Pommier, Rémi Couturier, Merryl Beaudonnet, Charlie Fargialla ou Emmanuel Gruat  

1h10

La pièce a été jouée au Théâtre des Béliers Parisiens du 12 octobre au 12 décembre 2025 au Théâtre des Béliers Parisiens (Paris 18ème)

 

Elle jouera à partir du 24 janvier à la Comédie de Paris (Paris 9ème)

-Jeudi, vendredi et samedi à 21H / samedi à 16h30 / dimanche à 15h

 

 

 

Hansel, Gretel et les autres : Hansel et Gretel 2.0 à la lumière du théâtre d’ombres et des marionnettes – Théâtre Paris Villette (Paris)

 

 

Une chambre d’enfants des plus idéalistes, aux tons pastel, genrés et aux ressemblances claires avec celles de Toy Story trône devant nous. Jouets, peluches, vêtements sont éparpillés. Il est tard, les étoiles pointent leur nez. Un père (Guillaume Marquet) surgit dans cette chambre et demande à ses enfants – en s’adressant à la salle – de se préparer pour aller dormir. Les enfants réclament une histoire. Pas n’importe laquelle : Hansel et Gretel. La mère des enfants (Esther van Den Driessche), débordée par la préparation du dîner, est rejoint par un ami venu dîner (Thomas Christin). Le père rechigne à le faire seul, ils seront trois à conter. La nuit tombe sur la pièce. Chaque objet aide à construire au trio à raconter le récit.

 

A l’origine du conte, une sœur, Gretel et un frère, Hansel sont perdus dans la forêt par leur belle-mère, qui craint la famine. En errant dans les bois, Hansel et Gretel trouvent une maison en pain tenue par une sorcière qui attire les enfants pour les manger. Gretel réussit à pousser la marâtre dans le chaudron destiné à les cuire, elle meurt ainsi carbonisée. Les enfants prennent les joyaux de la sorcière, et rentrent chez eux auprès de leur père devenu veuf où ils seront désormais à l’abri du besoin. Ici Gretel et Hansel ont changé. Ce sont eux qui ont choisi de partir dans la forêt, loin du monde des adultes. L’humanité soumise à une productivité effrénée a remplacé les aliments par des gélules, qui font gagner du temps. Mais l’absence de goût et de plaisir augmente les tensions, y compris au sein du foyer des bûcherons. Le temps devient l’argent. Avant qu’il soit trop tard, Gretel veut protéger son frère et l’emmène dans la forêt. Elle n’est plus le lieu menaçant de tous les dangers mais le dernier refuge d'un monde devenu fou.

 

Se déploie un spectacle-objet protéiforme avec petit théâtre d’ombres, marionnettes, soap opéra et série policière. Grâce à une « conseillère littéraire » mystérieuse (sa fille), Igor Mendjisky fait apparaître des personnages de la vie, pour ne citer que la maîtresse ou l’enquêteur Pierre Mazut, fondus dans les projections de forêts de littérature enfantine et des animaux qui l’habitent (Beau travail de vidéo de Yannick Donet et de création 2D par Cléo Sarrazin !). Plus de sorcière maléfique ou marâtre, les deux enfants sont présentés comme des adultes modèles en devenir – ce qui fait penser à un anti-Pommerat qui a tendance à mettre en lumière les turbulences enfantines.

 

On ne peut passer à côté de la performance des trois comédien.nes qui accompagnent leur dramaturge à dessiner les sensations de l’enfance sans pour autant quitter la parenthèse magique. On sent le gâteau qui cuit sur le fourneau de la sorcière, le bruissement d’une licorne magique. On retiendra juste de la richesse des formes, un spectacle total qui peut séduire par son contemplatif évident mais qui peut avoir tendance à gommer, ou du moins dissiper la morale, qui pourrait être intéressante au vu de la lecture du futur proche qu’il dépeint.

 

Écrit et mis en scène par Igor Mendjisky

Librement inspiré du conte des frères Grimm 

Assistanat à la mise en scène Thomas Christin

Avec Igor Mendjisky en alternance avec Guillaume Marquet, Esther Van Den Driessche en alternance avec Clémentine Bernard, Sylvain Debryen alternance avec Thomas Christin

1h15

La pièce s’est jouée du 18 décembre 2025 au 4 janvier 2026 au Théâtre Paris Villette (Paris 19ème)

 

En tournée :

  • Maison de la Culture d'Amiens du 25 au 27 janvier 2026
  • Palais des Beaux-Arts de Charleroi les 1 et 2 février 2026
  • Les 3 Pierrots - Saint-Cloud le 15 février 2026

 

Matthieu Nina pousse le validisme en bas de l’échelle – Le Point Virgule (Paris

 

Crédits photos : 1- Christophe Raynaud de Lage / 2- Blokaus808 / 3- Christophe Raynaud de Lage / 4- Louis De Ducla / 5- Rémi Couturier / 6- Christophe Raynaud de Lage

 

Jade SAUVANET

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