Seconde interview de la semaine sur le blog baz'art..après une romancière engagée et militante, voici une cinéaste suisse tout aussi engagée et talentueuse qui sort son premier long métrage très bientôt dans nos salles françaises, et qu'on a eu la chance de rencontrer à Annecy voici plusieurs semaines.

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Dans Chris the Swiss, premier long métrage qui sort en salles le 3 octobre prochain ( voir notre critique ici) ,  la jeune cinéaste  suisse Anja Kofmel se met à la recherche du passé de son cousin Christian Würtenberg (surnommé Chris), un journaliste suisse retrouvé assassiné dans de mystérieuses circonstances durant la guerre des Balkans .

Objet hybride, à la fois film d'animation et film documentaire en prises de vue réelle- Chris the Swiss pose la  pertinente et complexe question de la place du journaliste en temps de guerre.

Cette question et d'autres,  j'ai pu poser lors du dernier festival d'Annecy à Anja Kofmel , cinéaste passionnante et passionnée que j'ai eu la chance d'interroger pour une interview en anglais dont j'ai tenté de retranscrire l'essentiel .

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Interview de la cinéaste Anja Kofmel pour son film

Chriss the Swiss en salles le 3 octobre 2018

Baz'art : Bonjour Anja  et bravo pour votre film aussi captivant qu'intelligent...Avec ce Chriss the Swiss, vous semblez poursuivre  un travail entamé dans votre court métrage de fin d’études 2009 Chrigi, qui  traitait déjà de la mort de votre cousin Chris.. En quoi ce premier court est-il différent de "Chris the swiss "?

Anja Kofmel   : En fait, mon court métrage  de fin d'études avait une durée très limitée (il existe une version de  3 minutes et une autre de  7 minutes) donc je me suis focalisé entièrement sur la partie animation et sur l'histoire de la petite fille (moi en l'occurence),  qui apprend à 10 ans la mort de son cousin...

La partie enquête documentaire que vous voyez dans ' Chris The Swiss ' n'apparaissait pas dans "Chirgi", c'est un travail qui est arrivé lors de la conception de mon long métrage.

Baz'art : Mais pourquoi au fond de vous, cette obsession pour la vie de votre cousin que vous poursuivez depuis au moins dix ans ?

 Anja Kofmel: Quand Chris est mort, j'avais  tout juste dix ans . Mais je pense pouvoir dire que Chris a toujours énormément fasciné l'enfant que j'étais, je trouvais sa vie assez mystérieuse : ses voyages, ses aventures et son esprit libre.

Le meurtre de mon cousin Chris  et les circonstances de sa disparition auront ainsi profondément marqué mon enfance.

Pour en avoir parlé assez vite avec sa famille et ceux qui l'avaient entouré,  j'ai vite identifié toutes les contradictions entourant la mort de Chris : ses confrères journalistes étaient convaincus que Chris avait infiltré le PIV pour mener son enquête sur le groupe structuré comme une mafia  et qu'il avait été tué par ses combattants tout simplement car il avait approché la vérité d'un peu  trop près.

Par ailleurs,  il faut savoir que son pays la Suisse n'a  pas considéré Chris comme un journaliste et l’a déclaré mercenaire tué au combat.

Il n’y a pas eu d’enquête et son meurtrier n’a pas été identifié, et il était dès lors important pour moi de réaliser une sorte d'enquête par le prisme du média que je maitrise le mieux, le cinéma..

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Baz'art : Et j'imagine que la date de votre premier court - 2009-  n'est pas anodine, on le comprend en voyant le film, n'est ce pas?

Anja Kofmel : Oui tout à fait, tout cela a un lien.

À l'époque de sa disparition,  il y avait un nom que j'entendais du haut de mes dix ans, souvent mentionné dans notre famille celui d'Eduardo Flores alias Chico. Il était le fondateur d'un groupe de mercenaires appelés PIV que mon cousin avait rejoint.

Et  c'est en 2009 que  «Chico» a été tué par balle en Bolivie au cours d’une tentative d’assassinat du président Evo Morales. Ça donc été comme vous le faites remarquer,   le moment clé, celui qui m'a permis une fois pour toute de faire de l’histoire de Chris un film, un court puis très vite l'idée d'un long s'est imposé à moi.

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Baz'art : Et pourquoi avoir choisi pour ce long métrage autour de Chris,  cette forme hybride qui mélange cinéma d'animation et cinéma documentaire?

Anja Kofmel J’ai assez vite pris ce parti pris  de mélanger l’animation et le documentaire pour aborder ce sujet complexe : . L'animation m'a semblé être un outil puissant pour évoquer des sujets comme la guerre,cela  me permet
d’interpréter l’histoire et de représenter, d’un point de vue subjectif, la cruauté et le désespoir associés à la guerre.

Le dessin permet  de trouver des images symboliques pour des choses que je ne voulais pas ou ne pouvais pas montrer. Grâce au dessin, le public peut suivre les personnages de très près, partager leurs questionnements et leurs doutes, et suivre la manière dont ils vont progressivement être traumatisés.

D'un autre coté, si j'ai eu envie de traiter mes recherches et mes rencontres avec des témoins contemporains à la manière d’un documentaire classique c'est, qu'à mes yeux,  le documentaire a la capacité de capturer des émotions humaines. Il offre au témoin une plateforme pour nous livrer sa version propre de l’histoire.

Les images d'archives continuent de nous rappeler que tout cela s’est vraiment passé.

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Baz'art : Quels outils avaient vous utilisé pour reconstruire l'histoire de Chris? Sur quels témoignages vous vous êtes appuyés?

Anja Kofmel : Plus de vingt ans après les avoir écrites, j’ai laissé les notes de Chris guider mes recherches sur les traces des derniers jours de sa vie.

 Mon enquête m’a amenée à rencontrer différents témoins du passé, des anciens camarades, des journalistes mais aussi des combattants étrangers.

Il était très important pour moi de m'en tenir à la vérité, dès lors que j'avais assez d'informations pour en rendre compte.

J'ai ainsi débuté mes recherches en parcourant les carnets de Chris, les articles et des journaux intimes de guerre.

Et par le biais des documents que la famille avait récupérés immédiatement après le meurtre, j'ai pu retrouver et contacter celles et ceux dont le nom figurait.

Certaines personnes étaient déjà mortes, d'autres avaient changé de nom ou ne voulaient tout simplement pas parler, mais cependant, j'ai trouvé des gens qui ont accepté de parler devant ma caméra et cela m'a permis de filmer toute la partie documentaire que vous voyez dans le film .

Baz'art : Visiblement le tournage en Croatie ne s'est pas très bien déroulé, avec pas mal de pression de la part des autorités croates. Pouvez vous nous en dire plus sur les éventuels obstacles de la part des autorités que vous avez pu rencontrer?

Anja Kofmel; En fait, comme  nous traitons d'un sujet sensible sur fond d'une guerre très brutale, cela a été assez compliqué comme tournage et je n'avais pas forcément toutes ces difficultés en tête au début du projet.

J'ai passé un an et demi en Croatie pour y diriger l'équipe d'animation. Or pendant cette période, il y a eu un changement de gouvernement dans le pays. Il est passé d’un gouvernement plutôt de gauche et progressiste, à un gouvernement d’extrême-droite qui a essayé  d'éviter tous les sujets qui tentaient d'explorer sérieusement le passé. Le fait que la Croatie soit un partenaire de coproduction nous a rendus encore plus vulnérables.

Notre coproducteur de Zagreb a eu de sérieux problèmes dans son pays à cause du film. et d'ailleurs à un moment du tournage, l'organisation des anciens combattants croates a manifesté contre nous.

Certains de ces anciens combattants se sont ligués contre nous, en prétendant que tout est inventé. A ce jour, nous luttons depuis  maintenant plus de deux ans contre des forces qui essaient d'empêcher sa sortie, mais grace notamment à sa sélection à Cannes, et à Annecy  le film a une belle visibilité et va pouvoir sortir dans pas mal de pays.

  

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Baz'art : Qu'est que vous avez retenu en particulier de ce tournage difficile? 

Anja Kofmel: Si je n’ai qu'une seule chose à retenir du tournage du film, c’est que dans cette histoire, rien n’est tout noir ou tout blanc, et ça vaut pour les gens que j’ai interviewés comme pour Chris et moi-même.

Mes recherches m’ont permis de toucher du doigt une réalité brutale bien lointaine de tout ce que j’avais pu connaître avant.

J'ai eu parfois peur en tournant le film mais en même temps, je l'avoue,  j’ai ressenti une fascination pour ce monde un peu glauque et je me suis rendu compte que je portais aussi en moi des zones sombres et que c’est probablement le cas pour chacun de nous.

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Baz'art  : Et plus concrètement,qu'avez vous essayé de montrer en particulier sur le journalisme de guerre avec ce Chriss the Swiss ?

Anja Kofmel : L’histoire de mon cousin m'a conduit dans un monde inquiétant dominé par les hommes, qui attisent la haine etintimident la population pour assouvir leur soif de pouvoir.

Cette histoire m'a également montré à quel point les structures de notre société sont précaires, et comme il en faut peu pour saper une cohabitation paisible, pas seulement dans l’ancienne Yougoslavie, mais partout dans le monde.
Mais Chris the Swiss n'est pas,  selon mes intentions, un film sur le journalisme et les crimes de guerre en Croatie, c'est pour cela que je n'ai pas trop compris l'hostilité qu'on a rencontré en Coratie, mais plutôt un film sur la fragilité des structures de notre société.
Le film parle aussi du fait qu'il faut parfois bien peu de choses pour entraver une cohabitation pacifique, n'importe où dans le monde., et c'est un sujet qui me semble toujours  énormément d'actualité .
Un sujet qui, je l'espère,devrait parler à pas mal de monde. 

 Baz'art  : C'est tout le mal que l'on vous souhaite chère Anja, et ce dès le 3 octobre prochain!!

  CHRIS THE SWISS d’Anja Kofmel  sortie le 3 octobre au cinéma en France

Le film fut présenté hors compétition au Festival International du Film d’Animation d’Annecy