Bilan théâtreux critique de septembre
La chair est triste hélas : Un manifeste misandre acide portée par une chirurgicale et magnétique Anna Mouglalis – Théâtre de l’Atelier (Paris)
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Le noir s’installe. Surgit la voix grave d’Anna Mouglalis puis sa présence qui, dès les premiers instants, occupe l’entièreté de la scène. Elle s’avance vers nous, comme pour nous confesser des paroles. La grève du sexe est déclarée. Mais ce ne sont pas ses mots, ce sont ceux d’Ovidie. A la fois récit autobiographique et essai, La chair est triste hélasn’est pas une référence au poète Mallarmé mais un manifeste, celui d’un ras-le-bol contre la tyrannie du patriarcat dans lequel l’autrice féministe raconte le comment et le pourquoi de cette décision. Faire la grève du sexe, c’est se couper des cystiques, des mycoses, de la mauvaise volonté des hommes pour faire des cunnilingus alors que ces derniers rechignent pour le plaisir, sans se soucier de leur partenaire. Derrière l’acte, se cache l’injonction de plaire sur un marché de la baisabilité pour inciter tout femme à la rivalité ou à des opérations pour se standardiser et toute jeune fille à être sexualisée dans des concours de beauté… Un indice de baisabilité déterminé d’ailleurs par nos amis les hommes hétéro et qui ne fait que chuter au gré de l’âge, si bien qu’une femme de 50 ans ménopausée sera condamnée au couvent alors qu’un homme du même âge se bonifiera comme le bon vin… Pour ceux.celles qui seraient inquiet.es d’une attaque de la masculinité, déjà nous vous rassurons : les femmes hétéros en prennent pour leur grade car elles peuvent passer pour le dindon de la farce face à tant de lâcheté et de violence car rappelons le, 90 % des femmes ont connu ou connaîtront le viol.
Mouglalis parcourt un dédale de questionnements intérieurs cathartiques et jubilatoires au travers des lames de rubans qui forme un écran où sont projetées images d’archives remplies à la fois d’ironie et objet de repoussoir. Au milieu de nous, nous remarquons beaucoup, énormément de femmes, de personnes queer et quelques hommes. La salle est unanime, la standing-ovation n’est que la moindre des choses face au talent de cette comédienne magistrale. Même si les principaux concernés ne sont point assez nombreux pour entendre le message, nous ne retiendrons qu’un seul crédo : « Mal baisées de tous les pays, unissez-vous ! »
Adapté du récit d’Ovidie
Mise en scène par Ovidie
Interprété par Anna Mouglalis
1h10
Du mardi au samedi à 21h
Théâtre de l’Atelier (Paris 18ème)
Portrait de Rita : Bwanga Pilipili éblouissante dans une vie de luttes sous la plume révoltante, désemparée et poétique de Laurène Marx – Théâtre Ouvert (Paris)
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Jusqu’ici, Laurène Marx s’était emparée des mots et de la scène pour faire récit de sa propre transidentité avec Pour un temps sois peu puis de ses réflexions sur le système psychiatrique dans Je vis dans une maison qui n’existe pas. En septembre 2023, elle rencontre la performeuse belge Bwanga Pilipili qui lui raconte l’histoire de Rita. Quelques jours plus tôt, Rita Nkat Bayang reçoit les appels de la directrice d’école de Mathis, son fils de 9 ans. Situé près de Charleroi, en Belgique, elle demande à Rita de venir « tout de suite » chercher son fils car « il a fait des bêtises ». La jeune mère attrape le premier taxi en urgence, dépêchée tout au long du trajet par la police. A son arrivée, elle découvre Mathys plaqué au sol par un policier, les bras dans le dos et un genou sur le corps. On l’appelle « chocolat » là-bas, et un jour il a un mouvement de colère. Il a un bloc-notes dans la main et il le jette sur le gamin qui l’a insulté. Et là, devant cet acte, la directrice de l’école appelle la police. Mais c’est Mathys qui suffoque sous le genou policier. Une humiliation, une violence que Rita a déjà ressenti par le passé.
A partir d’entretiens réalisées entre Laurène, Bwanga et Rita, nous remontons à la jeunesse de Rita, quand celle-ci se voit écorchée à 21 ans par des amis de son père. Un premier couperet de la violence patriarcale. Puis elle est arrachée à son Cameroun natal où elle tenait ses affaires et son indépendance. Tout cela à cause de ce Christian, un Belge qui insiste et insiste jusqu’à supplier sa famille. Il lui promet un conte de fées en Europe. Ce ne sera que l’Enfer : violences sexuelles, physiques et fétichisation. L’éblouissante Bwanga Pilipili interprète Rita dans une vie de lutte face au racisme systémique des sociétés occidentales, qui s’incarne le plus ici dans la mysoginoir, et face aux violences policières subies par son fils de 9 ans. La révolte sommeille dans les poitrines des spectacteur.rices (enfin nous l’espérons) et le ton de Bwanga fait penser à cet air de Brel de Ces gens-là, au son de cette écriture décomplexée, révoltante, désemparée et poétique.
Écrit par Laurène Marx (ed. Blast)
A partir d’entretiens de Rita Nkat Bayang réalisés par Laurène Marx et Bwanga Pilipili
Interprété par Bwanga Pilipili
Collaboration artistique Jessica Guilloud
1H30
Jusqu’au 30 septembre
Du lundi au samedi à 19h30, 20h30 ou 20h
Théâtre Ouvert (Paris 20ème)
Pourquoi les gens qui sèment – Théâtre de la Concorde
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Festival SPOT#12 – Paris Villette
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Affaires Familiales : Emilie Rousset au sommet de son art – Théâtre de la Bastille (Paris)
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Nous spectacteur.rcies, nous nous faisons face dans un dispositif bi-frontal. Nous aurons le temps de chacun.nes le poids des mots, des descriptions crisper, décomposer et raidir les traits de nos visages. A l’instant, nous sommes comme au tribunal. Un podium trône devant avec un fleuve blanc peuplé de figures humaines. Le papier est bien réglé autant à terre que dans la prose. Le texte brut provient des heures d’interviews, de recherches entreprises par l’autrice et metteuse en scène Emilie Rousset. Après Rituel 5 : La Mort, elle plonge dans la forêt épineuse que sont les affaires familiales. Sept comédien.nes commencent à ouvrir le bal, chacun.e en duo pour une partition de 20 minutes. Défilent 9 chapitres, du récit d’un père italien et de son conjoint ayant eu recours à la gestation pour autrui pour faire reconnaître leurs droits parentaux au rassemblement de mères dans une association, à qui l’on a retiré l’enfant ou qui ont été confrontées à l’inceste, en passant par une policière catalane formée aux cas de violences de genre. L’onde est crescendo au fil des 2h15 ; la voix est de plus en plus nouée face aux injustices. L’interprétation grave et propre des comédien.nes prend d’autant plus de sens lorsque des brides de séquences enregistrées apparaissent à l’écran, ce qui donne aux mimiques et à la traduction une forme d’orfèvre. Emilie Rousset prouve qu’elle est une reine du théâtre documentaire (rien que le travail de retranscription est monstrueux) pour pointer du doigt la justice qui ne fait plus effet et fait du droit de la famille son « parent pauvre ».
Écrite, mise en scène et conçue par Emilie Rousset
Collaboration à l’écriture Sarah Maeght
Avec Saadia Bentaïeb, Antonia Buresi, Teresa Coutinho, Ruggero Franceschini, Emmanuelle Lafon, Núria Lloansi, Manuel Vallade
2h15
La pièce s’est jouée du 19 septembre au 3 octobre au Théâtre de la Bastille (Paris 11ème)
Frangines on ne parlera pas de la guerre d’Algérie : Quand les sororités dialoguent entre elles pour échapper à la destinée – Théâtre de Belleville (Paris)
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Fatima Soualhia Manet et Fanny Mentrée sont nées en 1964 et en 1968. Elles se rencontrent en cours de théâtre. Depuis ce moment, Fanny cherchait ce texte qui lui permette de parler de là d’où elle vient. C’est à travers sa plus belle histoire d’amour qu’elle y arrivera. Celle d’une sororité perdurante avec Fatima. Sur une scène épurée seulement habillée de quelques chaises, Fatima Soualhia Manet s’adresse à nous public comme à sa sœur de cœur qui l’a suit depuis le début du reste de sa vie. A l’aube de leur 50 ans, elles figent le temps sur un aspect inconnu : jamais les deux femmes ne se sont racontées leur enfance. Comme une forme de redécouverte. « Nées d’accidents de parcours de leurs parents », leurs vies se croisent sans le savoir à cet instant d’Histoire. L’une est française, d’un géniteur envoyé en Algérie. L’autre est algérienne, née à Nancy d’une mère victime d’un mariage arrangé à un vieil Algérien. Se dessine alors un dialogue entre l’interprète, l’autrice et le public autour de l’émancipation loin des destins parentaux et leurs névroses. Pour échapper à cette reproduction des schémas familiaux, seules les références tragédiennes font appel à cette destinée inévitable. Fatima et sa « frangine » font le bilan de 35 ans d’amitié tout en ravivant les zones blanches de leur lien avec sensibilité et application.
Écrite par Fanny Mentré
Mis en scène et interprété par Fatima Soualhia Manet
1H15
Jusqu’au 30 novembre 2025
Théâtre de Belleville (Paris 11ème)
Woke : Ovni au queer gaze féroce et jouissif - Théâtre Public de Montreuil
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LED blafardes d’hopital dominent le sous-sol caverneux d’un théâtre. On se croirait dans une salle d’opération. Une s’y passe : quatre personnes occupent une grande table, chacun.e concentrés dans leur couloir de pensée. Ensemble, iels doivent écrire une pièce. Une trame apparaît après avoir désinfecté la plaie, elle se coud avec une autre. Puis finalement, elles se décousent faute d’adhésion de l’audience… On distingue la mise en abyme de l’écriture de WOKE, écrite aux côtés de Julien Delmaire, Anne Pauly et Paul B. Preciado,
où Despentes prête ses traits au personnage de Suzanne (Sasha Andres). Pour elle, écrire à plusieurs paralyse tandis que sa comparse (Clara Ponsot) est étouffée par le doute, dont seule le fantôme de sa mère a la recette. Comment concilier une prose punk avec la philosophie de genre ? Comment trouver sa place dans une co-écriture ? Les monologues d’introspection s’enchaîent mais un phénomène arrive à briser le cercle : les personnages sortent du papier. Chacun.e confronte leur créateur.rice sur les contradictions. Il faut agir face au danger qui s’installe dans leur espace de création : un directeur de théatre réac qui présage déjà ce qui se passe dans les municipalités tenues par le Rassemblement National ou de droite (coucou à Laurent Wauquiez et Christelle Morançais). Pour reprendre la politiste Marie-Cécile Naves, il s’instaure un « backlash au backlash ». Réaction et action des personnages fictifs qui poussent leurs auteurrices, telle une force divine, à retrouver la joie militante et créatrice qui les montagnes de récits et brise les codes. Si bien que le théâtre » craque un moment, pour devenir un sublime cabaret rose menée par Mascare où trône l’AntifaLove. La performance de toustes est folle avec une belle découverte de la rappeuse Casey qui en impose tellement sur scène. A la fin de l’opération, nous trouvons un ovni féroce foutraque avec ce queer gaze qu’on aime ; avec pour seul mini-bémol, l’idée que les conséquences du fascisme (plus une dystopie) sur la culture méritait plus de place.
Écrit par Virginie Despentes, Julien Delmaire, Virginie Despentes, Anne Pauly, Paul B. Preciado
Mise en scène par Virginie Despentes
Avec Sasha Andres, Casey, Félix Back, Poline Baranova Kiejman, Mata Gabin, Soraya Garlenq, Ambre Germain-Cartron, Félix Maritaud, Mascare, Soa de Muse (en alternance), Miya Péchillon et Clara Ponsot
Scénographie David Bobée, Léa Jézéquel
2H15
La pièce s’est jouée du 24 septembre au 2 octobre au Théâtre Public de Montreuil
Crédits : 1- Christophe Raynaud de Lage / 2- Pauline Le Goff / 3- Cédric Vasnier / 4- Pauline Le Goff / – 5- Anthony Magnier / 6- Christophe Raynaud de Lage / 7- Danica Bijeljac / 8- Paulin.e Rachel
Jade SAUVANET
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